29 mai 2009

UN DIRIGEANT DOIT-IL S'INTERROGER SUR SES AUTOMATISMES ?

Jean-Marc Daniel, professeur d'économie à ESCP Europe et chargé de cours à l'Ecole des mines de Paris, parle de mon livre Neuromanagement




POUR ALLER SUR LE BLOG DE JEAN-MARC DANIEL

28 mai 2009

ÊTRE IRRATIONNEL, C’EST NIER L’IMPORTANCE DES PROCESSUS CACHÉS ET INCONSCIENTS

La décision peut-elle être mise en équation ?

Les linéaires des librairies sont encombrés de livres sur le management et la prise de décision – j'y ai contribué moi-même ! -, les écoles de commerce et autres MBA fleurissent un peu partout à travers le monde, les Directions Générales sont peuplées d'experts ayant parcouru le monde et aguerris à l'analyse multicritère… Bref, tout est en place pour que l'élaboration et la prise de décision soient le résultat d'un processus « scientifique » et « rationnel »… Oui, si on veut, mais….

Pendant des années, l'entreprise Treca, une des leaders dans le domaine du matelas, s'est refusée à entrer dans le marché des matelas en latex. Pour elle, sorti du ressort, pas de salut. Certes, elle était en position de force sur ce segment, mais celui du latex se développait, et sa Direction refusait même d'en discuter. Bizarre, non ? Oui si l'on s'en tient à l'approche « rationnelle » habituelle, mais, si l'on prend le temps de connaître l'histoire de l'entreprise et le sens de son nom, on se donne une chance de comprendre ce qui se passe. Que veut dire Treca ? C'est un raccourci pour Tréfilerie Câblerie : l'entreprise était née autour de son activité de tréfilerie. Le ressort n'était pas seulement un « objet anonyme » qui était là pour assurer le confort des matelas, c'était la raison d'être de l'entreprise, la justification de son nom. S'autoriser à étudier le marché du latex s'était risquer d'abandonner un jour le ressort, prendre le risque de « tuer son père »… Pas facile. Tout ceci était en arrière-plan, dissimulé dans l'inconscient collectif…

Au milieu des années 80, j'ai été chargé de mission à la DATAR (Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action Régionale). Je faisais partie de la petite équipe dite « industrielle », celle dont la mission était de contribuer à une meilleure répartition géographique des emplois en France. Nous avions comme leviers d'action les primes à l'aménagement du territoire et l'existence d'une autorisation pour toute extension ou création en région parisienne. Au-delà des critères logiques et connus, nous avions identifié un caché et pourtant finalement « rationnel ». Quel était-il ? La localisation de la résidence secondaire du ou des décideurs… Que se passait-il ? En fait l'analyse « rationnelle » des localisations possibles conduisait la plupart du temps à plusieurs options possibles. Le choix entre elles allait dépendre de la grille de choix et de la pondération entre les différents éléments d'analyse. Or cette grille et cette pondération étaient très largement subjectives et ne pouvaient être déduites d'aucun manuel de management. A ce moment-là, le ou les dirigeants concernés repensaient qu'eux-mêmes, auraient à aller dans cette usine, et que, si elle n'était pas trop loin de leur maison de campagne, ce serait quand même pratique… Évidemment, vous ne trouverez ce critère dans aucun document officiel, mais c'est une réalité…

A son arrivée à la tête de cette grande entreprise, ce dirigeant expérimenté avait eu pour la première fois de sa carrière à faire face à un nouveau secteur d'activités. Pas facile de comprendre la logique de ce secteur : les enjeux technologiques étaient complexes, le jeu concurrentiel mouvant, le rythme des innovations très particulier… En fait, il avait été un peu perdu. Bien sûr, il avait cherché à apprendre le plus vite possible toutes ces nouvelles règles du jeu, mais il gardait une nostalgie du secteur qu'il venait de quitter. Un peu comme s'il regrettait une terre natale… Mais heureusement, son entreprise était prospère et avait à choisir un nouveau domaine d'activités. Rapidement, une évidence s'imposa à lui : le secteur qu'il avait quitté, celui qu'il connaissait si bien, était le bon. Une étude stratégique après, la décision était prise : son entreprise allait s'y développer. Cette décision étonna bon nombre d'analystes, car le lien entre ce nouveau domaine et les activités historiques de l'entreprise n'était pas évident. Mais la signature apposée au bas de l'étude stratégique était tellement convaincante…

L'histoire de l'entreprise, les attentes cachées des décideurs, l'histoire personnelle du dirigeant sont autant de facteurs essentiels dans un processus de décision.

Certains pourraient y voir un problème, une tendance contre laquelle il faut lutter.

Personnellement, je ne crois pas, car cela montre que nous ne sommes pas face à des mécaniques anonymes et inhumaines. Penser que l'on peut tout mettre en équation, ce n'est pas être réellement rationnel : nier la réalité de ces processus, c'est être irrationnel.

Être rationnel, c'est faire face à la réalité des processus cachés et inconscients… et apprendre à en tirer parti.

27 mai 2009

LA HAUTEUR DU MONT BLANC DÉPEND-ELLE DE LA MANIÈRE DONT ON LE GRAVIT ?

Florilège issu de « Recherches philosophiques » de Ludwig Wittgenstein

C'est ainsi, par exemple, que les enfants donnent un nom à leurs poupées et qu'ensuite ils parlent d'elles et s'adressent à elles. À cet égard, pense à quel point il est étrange d'employer un nom de personne pour interpeller la personne qui porte ce nom.

Lorsque M. Un Tel meurt, on dit que le porteur du nom meurt, mais non que la signification du nom meurt. Et parler ainsi serait absurde, car si le nom cessait d'avoir une signification, il n'y aurait aucun sens à dire : «M. Un Tel est mort. »

« Le rouge existe » car, s'il n'y avait pas de rouge, on ne pourrait pas du tout parler de lui.

Suppose qu'au lieu de dire à quelqu'un : « Apporte-moi le balai ! », tu lui dises : « Apporte-moi le manche du balai avec la brosse qui y est fixée ! ». La réponse n'est-elle pas : « C'est le balai que tu veux ? Pourquoi donc t'exprimes-tu si bizarrement ? » Comprendra-t-il mieux la phrase sous la forme plus analysée ?

Le jeu n'est pas délimité sous tous rapports, par des règles ; mais il n'existe pas non plus de règles déterminant à quelle hauteur, par exemple, on est autorisé à lancer la balle de tennis ou avec quelle force ; pourtant le tennis est lui aussi un jeu, et il a lui aussi des règles.

L'idée est en quelque sorte posée sur notre nez comme des lunettes à travers lesquelles nous verrions ce que nous regardons. Il ne nous vient même pas l'esprit de les enlever.

Celui qui promet, de jour en jour : « Demain je viendrai te voir » dit-il tous les jours la même chose ? Ou chaque jour quelque chose d'autre ?

« Je me rappelle parfaitement que, quelques temps avant ma naissance, je croyais que... »… Est pourvue de sens la phrase que l'on peut non seulement dire, mais aussi penser.

Le rêve se produit-il vraiment pendant le sommeil, ou est-il un phénomène imputable à la mémoire de l'homme réveillé ?

On peut se méfier de ses propres sens, non de sa propre croyance... La conviction, on la ressent en soi, on ne la tire pas de ses propres paroles, ou du ton sur lequel elles sont prononcées.

Le triangle peut être vu comme un trou de forme triangulaire, un objet, un dessin géométrique, comme reposant sur sa base ou suspendu par son sommeil, comme une montagne, un coin, une flèche ou un signe indicateur, comme un objet renversé qui aurait dû (par exemple) reposer sur son côté le plus court, comme la moitié d'un parallélogramme, et comme d'autres choses encore.

La cécité à l'aspect est apparentée au manque d' « oreille musicale ».

La vache mâche du fourrage, et sa bouse sert ensuite d'engrais à la rose, donc la rose a des dents dans la gueule de l'animal. Il ne serait pas absurde de le dire, car on ne sait pas de prime abord où chercher les dents de la rose.

Il serait étrange de dire : « La hauteur du mont Blanc dépend de la manière dont on le gravit. »

26 mai 2009

NON, VOUS NE PERDEZ JAMAIS DU TEMPS !

Partez à la recherche de ce que vous avez fait de votre temps

« Perdre du temps », quelle drôle d'expression ! Comme je l'ai déjà écrit dans un article paru en septembre 2008 : « Le temps est la seule chose que l'on ne peut pas perdre ». On peut perdre un stylo, un portefeuille, un ami… mais le temps, non. Il est toujours là avec moi, pas de risque de le perdre…

Certes Proust est bien parti à sa recherche, mais il visait là le temps passé, le temps révolu, celui dans lequel nous nous noyons comme dans un brouillard. Il est allé fouiller les arcanes de ses souvenirs jusqu'à retrouver ce temps perdu.

Aujourd'hui, quand on parle de temps perdu, on parle de temps présent.

Notre société est malade de « présentisme » : elle ne pense plus que dans l'instantané, dans l'immédiat, dans l'urgence. Mais est-ce encore de la pensée ?

Est-ce au moins de l'action ? Si l'on entend par action, capacité à entreprendre quelque chose, je crois que le plus souvent, ce n'est pas non plus de l'action, mais juste de l'agitation, de l'effervescence, de la dispersion.

On confond mouvement et avancée, déplacement et progression.

Les gens qui courent pensent qu'ils gagnent du temps. Mais pendant qu'ils courent, que font-ils d'autres que courir ? Et ce temps « gagné » que vont-ils en faire ? Car on ne gagne pas de temps, on ne perd pas de temps, on fait une chose ou une autre.

Quand je choisis de me déplacer plus lentement, comme je n'ai pas besoin de consacrer mon attention à mon déplacement, je peux profiter de ce temps pour lire, discuter ou simplement réfléchir. Qui gagne du temps ? Celui qui court ?

Je crois que cette phobie collective liée à la perte du temps, à quelque chose à voir avec cette maladie du « présentisme » : nous ne vivons plus qu'au présent, présent qui nous échappe et que nous avons le sentiment de perdre constamment. Alors plutôt que de nous remettre en cause, nous accusons ce temps qui nous échappe, sans voir que ce n'est pas le temps qui nous échappe, mais ce que nous en faisons.

Ce que nous perdons, ce n'est pas du temps, mais notre vie.

Et si chacun prenait le temps de se poser, et partait à la recherche non pas du temps perdu, mais de ce qu'il a fait du temps qu'il avait…

25 mai 2009

MÉKONG ET PROUST, HISTOIRE D’UNE RENCONTRE IMPROBABLE

Savoir se laisser perdre pour se donner la chance de la découverte

Le Mékong coule à la vitesse des mots de Proust. Résonance magique entre ce lieu immobile et le temps suspendu. Voilà deux heures que je suis assis sur cette terrasse, seul à déguster cet instant privilégié. Les pages se tournent aussi lentement que l'eau se déplace. Parfois une barque vient glisser lentement. Parfois la duchesse de Guermantes se laisse aller à une confidence. Parfois un paysan vient retourner un lambeau de terre. Parfois un événement inattendu survient au détour d'une réception mondaine.

Synchronicité étrange entre le parisianisme de « A la recherche du temps perdu » et la beauté brute de ce paysage asiatique.

A une heure de là, c'est le « triangle d'or » avec sa noria de cars et de touristes. C'est ce triangle que j'ai quitté – ou plutôt fui – dans la matinée : j'ai laissé la voiture choisir pour moi. Ne pas réfléchir, sentir les lieux, tourner à gauche pour être au plus près du Mékong, regarder distraitement les paysans couper le blé à la main, maudire un peu l'état de la route.

Apercevoir enfin ce lieu étonnant : quelques huttes de bois suspendues au bord du fleuve, une terrasse…

Heureusement que je me suis laissé perdre dans la campagne nord-thaïlandaise. Heureusement que je me suis écarté des rendez-vous programmés. Heureusement que je n'ai lu aucun guide, demandé aucun conseil.

Ce lieu n'existe encore pour personne. Il n'est référencé nulle part. Comme un espace entre parenthèses. Un espace perdu. Un espace dessiné pour recevoir la prose proustienne.

C'était en août 2007. Les photos ci-jointes vous en donnent une idée …

Savoir lâcher prise pour découvrir. Savoir faire le vide pour se donner la chance de faire des rencontres. Savoir n'écouter personne pour écouter la vie.

Savoir « partir à la recherche du temps perdu » pour se trouver et faire le plein d'idées et d'émotions…

22 mai 2009

Lâcher prise pour manager

Effet miroir sur mes écrits récents…

Mardi dernier, j'ai fait une conférence autour de « Lâcher prise pour manager ».

L'une des participants en a extrait les 6 points qui lui ont paru essentiel. J'ai pensé utile de partager avec vous ce retour qui peut servir de guide au sein des différents articles parus sur mon blog.

Voilà donc cette liste avec les liens vers les articles correspondants :

1. Faire le vide pour se donner une chance de comprendre

- Savoir se voir à distance

- Ne nous laissons pas berner par la « magie des battements de l'aile d'un papillon »

- Pourquoi l'entreprise doit apprendre à faire le vide

- Je n'ai jamais vu un fleuve qui ne finissait pas aller à la mer

- En Chine, notre culture nous trompe

- Difficile d'accepter que mes doigts « savent mieux » que moi où sont les touches

2. Plus je connais mon métier, moins je comprends mon client

- Comment lire derrière les apparences ?

- Sans effets miroirs, les entreprises ne peuvent pas restées connectées au réel

- Quand on se pose une question qui n'existe pas

- Quand l'entreprise est trompée par sa trop grande expertise

3. Ajuster le niveau de précision aux situations

- On n'a pas besoin du même niveau pour partir en voiture que pour prendre le train

- Situation adresse ou téléphone ?

4. Nous aimons trop les jardins à la française

- Quand désordre rime avec harmonie et efficacité

- L'uniforme produit plus d'appauvrissement que d'efficacité

- Nous aimons trop les jardins à la française

5. Apprendre à se confronter

- Se croire invulnérable tue

- La confrontation, c'est la vie

- Se confronter en interne pour fiabiliser les décisions

- La confrontation n'est pas naturelle

- Savoir comprendre et respecter le point de vue d l'autre

- C'est quand tout se passe bien qu'il faut s'inquiéter

- C'est quand tout le monde est d'accord qu'il faut s'inquiéter

6. Ni tout puissant, ni divin mystique, ni mathématico-maniaque… Soyez juste vous-mêmes

- Piloter, c'est lâcher prise

- Rambo, c'est moi ?

20 mai 2009

COMMENT FAIRE BOUILLIR DE L’EAU ?

Ne pas lire une situation avec les a priori issus de sa propre expérience

« Je vous donne une casserole, de l'eau froide et une plaque électrique en fonctionnement, me dit-il. Comment procédez-vous pour faire bouillir de l'eau ?

- Facile, lui répondis-je. Je mets l'eau dans l'eau dans la casserole et je pose le tout sur la plaque électrique. Peu de temps après, l'eau bouillera.

- Bien. Maintenant, au lieu de vous donner de l'eau froide, je vous donne de l'eau à 50°C. Vous avez toujours une casserole et une plaque. Comment procédez-vous cette fois pour faire bouillir l'eau ?

- Facile aussi. Je jette l'eau chaude pour me ramener au cas précédent ! »

Voilà le bon réflexe du polytechnicien : toujours se ramener à une situation connue …

Évidemment cette histoire est inventée et caricaturale. Si l'on me proposait de l'eau à 50°C, je me rendrai compte qu'il est encore plus facile de la porter à ébullition que de l'eau froide.

Mais posez-vous la question suivante : dans vos activités quotidiennes – professionnelles comme privées –, analysez-vous une nouvelle situation telle qu'elle est, ou cherchez-vous à retrouver en elle ce que vous avez déjà rencontré et vécu ?

Attention à ne pas vous laisser berner par une trop grande expertise : à force de savoir très bien « faire bouillir de l'eau froide », on peut ne pas comprendre les possibilités ouvertes par une « eau chaude ».

Apprenons à faire le vide et à ne mobiliser notre expertise qu'a posteriori.

(Sur ce thème voir aussi :

- « Pourquoi l'entreprise doit apprendre à faire le vide »

- « Comment lire derrière les apparences ? »

- « Quand on se pose une question qui n'existe pas »

- « Quand l'entreprise est trompée par sa trop grande expertise »)

19 mai 2009

ON EST VRAIMENT BIEN NOURRI DANS CETTE FERME !

Le futur est rarement le prolongement du passé

« Notre part de marché actuelle est de 16,2%. Au pire, l'année prochaine, elle sera au moins de 15%. »

« Notre chiffre d'affaires de l'année dernière a été de 521 M€. Pour cette année, il sera au minimum de 500 M€. Cette prévision est d'autant plus prudente, que nous avons toujours progressé les 5 dernières années. »…

Je pourrais multiplier les citations de ce type : difficile de comprendre que le futur ne sera pas « dans la tendance » du passé, que le pire est possible, que la rupture est toujours là, latente. Qu'une part de marché peut s'effondrer brutalement, qu'un chiffre d'affaires n'est jamais certain.

Et pourtant…

Il a fallu la crise récente pour rouvrir les yeux de certains stratèges.

C'est le syndrome de la dinde de Noël qui, en novembre, pense : « Cette ferme est vraiment géniale. La nourriture y est bonne et abondante, je peux dormir toute la journée si je veux. Le rêve, quoi. »

Attention aux lendemains qui déchantent.

Comme l'a écrit Nassim Nicholas Taieb dans le Cygne Noir : « Au cours des cinquante ans qui viennent de s'écouler, les dix jours les plus extrêmes sur les marchés financiers représentent la moitié des bénéfices. Dix jours sur cinquante ans. Et pendant ce temps, nous nous noyons dans les bavardages. »

La crise, au travers de laquelle nous passons, n'est pas un « accident ». Elle n'est qu'un « cygne noir » de plus…

18 mai 2009

CIEL UNE AVOCATE QUI VEUT VRAIMENT FAIRE DU DROIT !

Attention à ne pas tout mélanger !

Voilà 5 minutes qu'il était plongé dans la lecture du curriculum-vitae. À sa moue, on pouvait voir qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas. Il finit par relever les yeux et dit :

« Non, vraiment votre profil est trop juridique. Vous n'avez rien fait d'autre : pas d'école de commerce, par exemple ? »

La jeune et presque avocate – elle allait prêter serment dans 6 mois et en était dans la dernière ligne droite après de longues années de droit – le regarda interloquée.

« Mais, je veux être avocate en droit civil, lui répondit-elle, alors où est le problème ? Au risque d'aggraver mon cas, je vais même vous avouer quelque chose : oui, mon profil est très juridique, mais c'est exprès, car c'est ce que je veux faire ! ».

Là-dessus, elle se leva, le regarda d'un sourire mi-énervé, mi-moqueur et le laissa là planté. Lui, la regarda partir, sans comprendre…

Cette anecdote est vraie et s'est déroulée, il y a moins d'un mois. Bel exemple de perte de repère et de mélange des genres : comment peut-on dire à une jeune avocate que son cv est trop juridique ? Est-il si surprenant que quelqu'un aime suffisamment ce qu'il fait pour vouloir s'y spécialiser ?

Quand je circule dans les entreprises, je vois aussi parfois des pseudo-experts qui, à force d'avoir « touché à tout », ne savent plus rien réellement. Ils vont d'affirmation en affirmation ; plus leur position dans la hiérarchie est élevée, moins ils sont contredits…

15 mai 2009

RAMBO, C’EST MOI ?

Pas facile de lâcher prise

Il suffit d'ouvrir un journal au hasard, de saisir un livre sur le management ou de suivre un quelconque « Capital » à la télévision pour y entendre promouvoir les « chefs », l'art de décider ou l'importance de la prévision. Sans parler de la politique…

Et pourtant, dans le même temps, tout le monde voit bien que la prévision est un art impossible, que, si quelque chose existe, c'est le fruit du hasard et de l'émergence, que, pour un dirigeant d'une grande entreprise, la plupart de ce qui se passe se passe sans lui et même sans qu'il le sache…

Alors…

Non diriger, ce n'est pas être tout puissant, chercher à tout savoir, tout connaître, tout décider : Zeus est passé de mode.

Non, ce n'est pas non plus être un devin mystique qui va lire dans le marc de café un avenir inconnu : Le vaudou n'est pas une solution.

Non, ce n'est pas enfin être un expert scientifique capable de tout modéliser, prévoir et mettre en équation : La rationalité n'est pas mathématique.

Oui, comme l'a écrit Jim Collins (auteur notamment de « Good to Great »), les dirigeants efficaces – les « Level 5 leader » selon sa terminologie – sont un mélange d'humilité et de volonté. Et pour reprendre une de ses expressions de Jim Collins : Il est dur d'imaginer un « Level 5 leader » disant « Rambo, c'est moi ».

Je complèterais cela en disant simplement : Soyez juste vous-mêmes !

14 mai 2009

ON PEUT GARDER UNE CHÈVRE SANS AVOIR UN DOCTORAT DE PHYSIQUE

Le monde est une gigantesque « poupée russe »

C'est un euphémisme de dire que le monde dans lequel et par lequel nous vivons est un emboitement complexe.

En simplifiant, que trouve-t-on ?

A l'échelon le plus élémentaire, d'abord des composants de base d'une taille 10-35 m : les « cordes » qui sont, selon la dernière théorie, le maillon de base. Selon leur mode vibratoire, elles vont composer des photons, des neutrinos, des électrons ou des quarks.

En continuant la « remontée », on trouve les constituants de la matière, ces briques de base dont nous avons tous entendu parler depuis longtemps : hydrogène, oxygène, carbone, fer… A leur tour, ces briques se composent pour créer des molécules complexes : eau, gaz carbonique, pétrole…

De cette matière peut émerger le monde du vivant et son échelon de base : la cellule et son ADN. Assemblées ensuite dans des schémas plus ou moins sophistiqués, elles vont donner « naissance » à un être vivant allant de l'amibe à l'homme.

Enfin, ces différents êtres vivants interagissent entre eux et avec le monde qu'ils habitent – tout ce qui n'est pas vivant : les minéraux, l'eau, les gaz… – pour donner d'abord des sous-systèmes, comme des tribus d'animaux, des écosystèmes (la fleur et l'abeille), des entreprises, des organisations sociales… Puis tous ces sous-systèmes s'articulent entre eux pour donner notre univers…

Et au-dessus ? On ne sait pas…

Chaque « niveau » est régi par ces propres règles et suit des lois complexes : de la mécanique quantique de l'infiniment petit à la biologie et à la sociologie, en passant par la mécanique et la relativité générale…

Heureusement, pour comprendre comment « fonctionne » un niveau donné, nous n'avons pas besoin de comprendre tout ce qui se passe aux niveaux inférieurs : la mécanique quantique n'est pas vraiment nécessaire pour la biologie ou la sociologie et pourtant c'est bien elle qui régit l'échelon de base. Par exemple, pour travailler sur l'ADN, inutile de comprendre en détail la chimie moléculaire : il suffit de tenir pour donné ses résultats.

Cette fongibilité, pour reprendre l'expression de Ian Stewart, permet la progression de la connaissance en autorisant la spécialisation. Elle permet aussi de « garder une chèvre sans passer auparavant un doctorat de physique ».

Finalement ceci nous réconcilie avec le café du commerce et le bon sens.

Rassurant…

13 mai 2009

POURQUOI LE MOUSTIQUE PIQUE-T-IL ?

Dieu a-t-il voulu cela ?

Souvenir d'été, de lumière et de fenêtre laissée ouverte… La nuit fut ensuite une longue suite de bourdonnements, de batailles sans fin où une main maladroite et endormie essayait désespérément de mettre un terme à la vie de cet insecte, de ces réveils où l'on le mesure l'étendue des dégâts au nombre de ces cloques rouges, et des jours qui suivent où la démangeaison vient rappeler le danger de la fenêtre ouverte… Sympa, non ?

Mais, au fait, pourquoi le moustique nous pique-t-il ? Ou plutôt comment l'évolution a-t-elle pu mettre au monde ce trublion nocturne, ce porteur de malaria et autres joyeusetés ?

Par hasard et pour rien, comme les autres !

Au début – il y a longtemps, très longtemps –, un ancêtre lointain du moustique avait développé un appendice pour sucer un liquide, probablement de l'eau. Pratique pour survivre et boire rapidement.

Un jour, l'un d'eux s'est par erreur posé sur une peau quelconque – humaine ou animale comme vous voulez –, et par coïncidence, il a appuyé sa tête et l'appendice a pénétré la peau. Là, il a trouvé un liquide riche et nourrissant : du sang. Il a trouvé cela tellement bon, qu'il en est devenu complètement accro. Il en a même parlé à ces congénères…

Et voilà, comment une espèce est devenue une sorte de vampire nocturne. Par le hasard de la rencontre d'un appendice créé pour boire de l'eau et d'une peau perméable pour assurer la respiration.

Cette rencontre fortuite a modifié le cours des espèces : le moustique est né et la malaria a pu se propager…

Cette anecdote que je viens de vous raconter est tirée de la fin du livre de Stewart « Dieu joue-t-il aux dés ? ».

J'aime bien son côté gentiment déstabilisant. On ne peut plus penser l'évolution de la même façon et le moustique prend un nouveau relief !

12 mai 2009

CONSCIENCE ET INCONSCIENCE, LE « YIN ET YANG » DE NOS PROCESSUS VITAUX

Individus comme entreprises ne peuvent pas être efficaces sans tirer parti de leurs processus inconscients

Ce sont mes processus inconscients qui :

  • Gèrent mes processus complexes innés ou acquis : La gestion des équilibres qui permettent à mon corps de vivre est pilotée sans intervention de ma conscience ; je sais parler une langue sans être capable consciemment d'analyser comment ; la plupart du temps, je conduis une voiture sans y penser…
  • Assurent la surveillance et l'alerte : Si un obstacle survient, une première parade est trouvée – par exemple bouger la tête – et mon système conscient est « obligé » de traiter l'événement ; si je ne bois pas ou ne mange pas, progressivement je ne pourrai plus « penser à autre chose »…
  • Hiérarchisent les options possibles : à partir de mon passé et de mon « patrimoine émotionnel », les opportunités immédiates sont évaluées et hiérarchisées ; cette évaluation ultra-rapide m'aide à traiter consciemment une situation et à prendre une décision. Ceci peut aussi me « tromper » …
  • M'aident à trouver des solutions complexes : Quand je fais face à un problème dont je ne peux pas trouver immédiatement la solution, mes processus inconscients vont continuer à « chercher pour moi » ; en cas de solution possible trouvée, une alerte sera transmise à mes processus conscients pour qu'ils analysent cette réponse…

Les processus conscients sont eux les plus efficaces pour :

  • Analyser une situation nouvelle et complexe : Consciemment, je vais faire appel à mes souvenirs mémoriels – les situations que j'ai vécues comme les « histoires » que l'on m'a racontées ou que j'ai construites –, aux informations transmises par mes sens sur la situation présente, à la hiérarchisation établie par mes processus inconscients ; de cet ensemble, je vais construire une vision de la situation actuelle et faire un « bilan » du degré de risque/opportunité qu'elle présente…
  • Construire de nouveaux scénarios d'action : A partir de ma compréhension de la situation présente, je vais élaborer des scénarios d'action – un enchainement d'actes en évaluant les conséquences liées – et faire un choix entre ces options…
  • Déclencher et piloter la mise en œuvre : La mise en œuvre du scénario retenu va nécessiter le déclenchement de processus complexes et multiples permettant sa mise en œuvre effective. Le déroulement ne sera aussi pas conforme aux anticipations faites et je devrai ajuster en temps réel mes actes à l'évolution de la situation…

Finalement, un individu performant est un individu qui sait tirer parti de tous ses processus – conscients comme inconscients – et qui les articulent efficacement : il est dangereux de gérer inconsciemment des situations nouvelles ; il est inefficace de gérer consciemment des processus simples ou déjà acquis.

En une phrase, être rationnel, c'est accepter les processus inconscients et en tirer parti.

Et ce qui est vrai pour un individu, est aussi valable pour un système comme une entreprise…

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Sur ce même thème, lire aussi :

- « Sans inconscient, pas d'entreprise efficace »

- « L'entreprise a des émotions, elle aussi »

- et plus généralement mon livre « Neuromanagement : pour tirer parti des inconscients de l'entreprise »

11 mai 2009

LE BIEN, COMME LE MAL, N’A PAS DE SENS…

Patchwork issu du livre de Gilles Deleuze « SPINOZA PHILOSOPHIE PRATIQUE »

Sur la conscience :

« Nous ne sommes conscients que des idées que nous avons, dans les conditions où nous les avons… Il est faux que le soleil soit à deux cents pieds, mais il est vrai que je vois le soleil à deux cents pieds… Nous n'avons conscience que des idées qui expriment l'effet des corps extérieurs sur le nôtre, idées d'affections… Nous recueillons seulement « ce qui arrive » à notre corps, « ce qui arrive » à notre âme, c'est-à-dire l'effet d'un corps sur le nôtre, l'effet d'une idée sur la nôtre… Puisqu'elle ne recueille que des effets, la conscience va combler son ignorance en renversant l'ordre des choses, en prenant les effets pour les causes (illusion des causes finales)… Là où la conscience ne peut plus s'imaginer cause première, ni organisatrice des fins, elle invoque un Dieu doué d'entendement et de volonté… La conscience est seulement un rêve les yeux ouverts. C'est ainsi qu'un petit enfant croît désirer librement le lait, un jeune garçon en colère vouloir la vengeance, un peureux la fuite… Nous ne tendons pas vers une chose parce que nous la jugeons bonne, mais au contraire, nous jugeons qu'elle est bonne parce que nous tendons vers elle. »

Sur le Bien et le Mal :

« Le Bien, comme le Mal, n'a pas de sens. Ce sont des êtres de raison, ou d'imagination, qui dépendent tout entiers des signes sociaux, du système répressif des récompenses et des châtiments… Parce qu'Adam est ignorant des causes, il croît que Dieu lui interdit moralement quelque chose, tandis que Dieu lui révèle seulement les conséquences naturelles de l'ingestion du fruit. Tous les phénomènes que nous groupons sous la catégorie du Mal, les maladies, la mort, sont de type : mauvaise rencontre… Il n'y a pas de Bien, ni de Mal, mais il y a du bon et du mauvais… Bon et mauvais ont donc un premier sens, objectif, mais relatif et partiel : ce qui convient avec notre nature, ce qui ne convient pas… Sera dit mauvais, celui qui vit au hasard des rencontres, se contente d'en subir les effets, quitte à gémir et à accuser chaque fois que l'effet subi se montre contraire et lui révèle sa propre impuissance… A l'opposition des valeurs (Bien-Mal) se substitue la différence qualitative des modes d'existence (bon-mauvais). »

Sur la négation (ou le manque) :

« Le principe spinoziste est que la négation n'est rien, parce que jamais quoi que ce soit ne manque à quelque chose. La négation est un être de raison, ou plutôt de comparaison, qui vient de ce que nous groupons toutes sortes d'êtres distincts dans un concept abstrait pour les rapporter à un même idéal fictif au nom duquel nous disons que les uns ou les autres manquent à la perfection de cet idéal . »

10 mai 2009

TOUS ENSEMBLE, HYBRIDONS-NOUS DE NOS DIFFÉRENCES

Cet article compile une série publiée en plusieurs parties

POURQUOI NOUS ENTRONS DANS UN « NEUROMONDE »

Notre corps est maintenant « appareillé » pour agir à distance.

Commençons par laisser la parole à Michel Serres qui a écrit dans Hominescence :

« Nous construisons notre corps par l'intermédiaire des produits du corps, puisque les objets techniques appareillent de lui... Nous nous construisons nous-mêmes... De naturés, je veux dire plongés passifs dans une nature sans nous, nous devenons naturants, architectes et ouvriers actifs de cette nature... J'appelle exodarwinisme, ce mouvement original des organes vers des objets qui externalisent les moyens d'adaptation...

Quand les signaux se propagent dans l'instant, les communications se détachent de leurs conditions d'espace et de temps : les lieux d'habitation n'en dépendront plus... Ces contraintes disparues, nous n'habiterons plus, non seulement dans le local, mais dans ces singularités de l'espace et du temps... Qui est mon prochain ? Qui appeler voisin, désormais ? ...

Mais surtout, le travail ne s'attache plus désormais à la longueur des bras ou au rayon d'action de machines simples, mais à des renseignements issus de banques dispersées dans l'Univers, mais consultables à ma console domestique... L'écriture contribua, de manière décisive, à créer les premières villes, assouplit et accéléra les échanges commerciaux grâce à la frappe des monnaies, donna leur essor aux sciences abstraites et à la pédagogie... Dès qu'à la Renaissance apparaît l'imprimerie première production à la chaîne et en série, les banques italiennes transforment les échanges commerciaux en Méditerranée, où les lettres de change remplacent la monnaie... Il faut nous attendre à des bouleversements et même à des ruptures d'une ampleur au moins équivalente à ceux qui ébranlèrent ces deux évènements du passé

Ainsi, l'essor des technologies de l'information – c'est-à-dire l'ensemble des technologies qui regroupent le téléphone, la radio, la télévision, l'informatique, et dernièrement les réseaux de données avec internet – viennent modifier en profondeur à la fois l'individu – dans sa capacité à entrer en relation avec les autres, à stocker et traiter de l'information – et les systèmes collectifs – dont les technologies de l'information peuvent décupler la puissance et l'efficacité de leurs « espaces de travail » –.

Avec la généralisation du haut débit et la convergence en cours, nous sommes en train de franchir une étape décisive.

Les structures humaines, les relations interpersonnelles se trouvent aussi modifiées, la proximité mentale venant compléter et parfois remplacer la proximité géographique et familiale.

Les entreprises, et singulièrement les plus grandes, sont en train d'en profiter pour gagner en efficacité et en performance, asseoir leur domination par rapport à un réseau qui les entoure.

La globalisation et la mondialisation, dont on a longtemps parlé, deviennent une réalité économique qui vient prendre de travers les États qui sont eux restés essentiellement géographiques et locaux.

La crise actuelle en est une des expressions.

Beaucoup de repères semblent ainsi se déplacer.

Tous ces changements sont-ils des accélérations des mouvements précédents ou sont-ils l'amorce de l'émergence d'un nouveau paradigme ? Sommes-nous en train de sortir d'une nouvelle caverne pour entrer dans un « Neuromonde » ?

NOUS SOMMES DOTÉS D'UN « CERVEAU ÉTENDU »

Nous apprenons un nouveau langage

Le processus d'hominisation – pour reprendre la terminologie de Michel Serres –, tel qu'il a été étudié par la neurobiologie, s'appuie d'abord sur l'émergence du langage. C'est le langage qui a permis à l'esprit humain de s'écarter progressivement du monde animal par sa capacité à manipuler des concepts, des représentations et à construire des interprétations. Parler, c'est aussi dénommer et donc pouvoir développer une communication vers l'autre plus riche et plus complexe. Début d'une pensée collective.

L'arrivée de l'écriture a apporté une nouvelle dimension à notre capacité à manipuler des concepts. Nous pouvions stocker de l'information non plus seulement dans notre mémoire personnelle, mais aussi dans un support externe : début d'exodarwinisme mental. L'homme commence ainsi avoir accès à des informations issues d'événements qu'il n'a pas vécus ou qu'il aurait oubliés : en renforçant la capacité du système humain à manipuler les informations, l'écriture a démultiplié la puissance de notre espace de travail. Les échanges entre individus ont aussi été facilités, favorisant l'émergence et la solidité des systèmes.

A nouveau, revenons à ce qu'écrivait Michel Serres dans Hominescence : « De même que la roue appareilla le corps, des chevilles et des rotules en rotation dans la marche, de même le stockage de l'information appareilla de fonctions cognitives antiques... Montaigne les cite désormais en se souvenant seulement de leur place sur les étagères pour les consulter : quelle économie ! ... Libéré de la mémoire, un entendement bien fait se tournera vers les faits du monde et de la société pour les observer. En réalité, Montaigne loue, dans cette sentence, l'invention de l'imprimerie et en tire des leçons éducatives... Nous voici réduits à être intelligents. »

L'imprimerie est venue donner toute sa puissance à l'écriture. Elle n'en a pas changé la nature, mais elle a accru sa capacité de diffusion spatiale et temporelle : la multiplication des exemplaires a rendu plus certaine la conservation et a fait chuter drastiquement le coût de transmission. L'imprimerie a aussi permis l'émergence de la monnaie et du système bancaire.

Arrivent les technologies de l'information. Elles apportent une nouvelle dimension en facilitant le stockage – possible maintenant sur de multiples supports et sous des formats pouvant allier son, image et écrit –. Elles apportent aussi l'instantanéité de la diffusion soit en direct (téléphone, puis chat ...), soit en différé par transmission des informations stockées via les réseaux.

Ces technologies apportent aussi à l'individu une capacité à "vivre" intellectuellement des situations sans avoir à les expérimenter physiquement : nos avatars peuvent circuler librement dans le cyberespace et interagir avec d'autres excroissances virtuelles. Elles viennent ainsi nourrir son système conscient de nouvelles données qui vont pouvoir déboucher sur de nouvelles interprétations, et donc de nouvelles logiques de décision.

Enfin le développement des systèmes experts facilite l'élaboration de scénarios et la construction de représentations : il est possible de traiter une quantité de plus en plus grande d'informations, de structurer automatiquement des analyses et des synthèses à partir de ce traitement, d'élaborer des représentations de ces résultats plus facilement manipulables dans l'esprit humain. L'homme poursuit son exodarwinisme en se dotant d'une « intelligence artificielle »

La portée de cette triple transformation – croissance exponentielle de la capacité de stockage, accès virtuel et distant, intelligence artificielle – est-elle aussi importante que l'émergence du langage ? S'agit-il d'une deuxième sortie du monde animal ? Au vu de ce que nous apprend aujourd'hui la neurobiologie, j'aurais tendance à répondre oui.

NOUS SORTONS DE NOS CAVERNES

Nous avons une nouvelle roue

Le premier outil a été simplement un prolongement de la main dont il améliorait l'efficacité et la capacité à modeler son environnement. La mise en œuvre et l'utilisation de cet outil reposaient uniquement sur l'énergie humaine.

L'invention de la roue est venue apporter un double bénéfice :

  • Possibilité d'utiliser les énergies naturelles autres que l'énergie humaine : animal, eau, vent,
  • Facilitation des déplacements par diminution du besoin d'énergie pour mouvoir un objet

Avec la roue, l'artisanat a pu se constituer, l'agriculture se développer, les villes apparaître.

Comme l'imprimerie a accru la puissance de l'écriture, l'arrivée de la maîtrise des énergies – charbon, pétrole, nucléaire, solaire... – a décuplé la puissance de la roue : train, voiture, mécanisation des processus de production...

L'industrie "moderne" s'est mise en place, l'agriculture a eu de moins en moins besoin de bras humains, les campagnes se sont vidées – mouvement qui s'amorce maintenant en Chine –, les villes se sont développées, les structures familiales se sont distendues – amorce de l'éclatement géographique des familles –.

Arrivent les technologies de l'information :

  • Comme la maîtrise de l'énergie a vidé nos campagnes des agriculteurs, elles viennent "vider" les entreprises des hommes en développant des systèmes capables de gérer plus efficacement des pilotages de plus en plus complexes.
  • Comme la roue et l'énergie avaient transformé la relation à la géographie physique – Marseille à 3H de Paris -, elles se moquent des distances et du temps : Elles installent l'échange à distance à coût voisin de zéro et instantané. Tout ce qui peut être numérisé n'a plus de localisation.

Elles viennent aussi donner une puissance nouvelle aux systèmes d'information et à la capacité à synchroniser des travaux individuels. Ainsi elles rapprochent encore un peu plus l'entreprise d'un fonctionnement neuronal : tous les termes des analogies développées précédemment en ressortent renforcer.

Vers quel système d'organisation allons-nous ? La transformation sera-t-elle de la même ampleur que la sortie des cavernes et l'émergence de l'agriculture et des villages ? Sommes-nous en train de construire un neuromonde ?

EXPÉRIMENTER SANS NOTRE CORPS ?

Nous accédons à une réalité élargie

Le développement de notre cerveau, et donc de notre intelligence individuelle, se fait au travers de nos expériences et des informations acquises. Jusqu'à présent ces expériences pouvaient être soit :

- vécues physiquement : ce que je vis ou ai vécu,

- imaginées : ce que je pense ou ai pensé,

- racontées : ce que d'autres ont vécu ou pensé.

Avec l'essor d'Internet, apparaît un quatrième type d'expérience : vécue mais virtuelle.

Un univers comme « Second Life » en est un exemple typique : chacun peut y développer un ou plusieurs avatars et vivre ainsi un ensemble de vies virtuelles. Une fois choisies mon apparence et ma personnalité, je peux interagir avec les autres, c'est-à-dire avec d'autres projections virtuelles de personnes réelles mais physiquement inconnues. Ces interactions peuvent être professionnelles, amicales, sexuelles… Il ne s'agit pas d'imagination, car personne ne contrôle l'action des autres : chacun ne pilote et ne définit que son avatar, et est soumis aux actes et décisions des autres.

Si cette réalité est nouvelle et différente de celle qui provient de l'univers physique, elle n'en est pas moins vraie. Si cette interaction est virtuelle, pour la conscience, elle est réelle : le système conscient ne manipulant que des interprétations, celles-ci ont potentiellement la même valeur que les autres. Ceci dérange nos habitudes et trouble nos raisonnements : le virtuel n'est pas la négation de la réalité, c'est un autre type de réalité.

Ainsi nous avons la capacité à « vivre » intellectuellement des situations sans avoir à les expérimenter physiquement : notre système conscient, nourri de nouvelles données, pourra construire de nouvelles interprétations, et donc de nouvelles logiques de décision.

Dans cette situation, le corps physique n'est plus nécessaire pour expérimenter : il devient seulement le support qui nourrit - au sens premier du terme - le cerveau. Au début, nous sommes conscients d'être en train de piloter l'ordinateur, mais, rapidement, grâce à l'apprentissage, ce pilotage, comme pour une voiture, se fait automatiquement, c'est-à-dire inconsciemment : nous sommes alors directement connectée à notre avatar sans aucun intermédiaire perçu ; nous sommes cet avatar. J'ai personnellement vécu cette étrange sensation sur Second Life : au bout d'un moment, je me suis senti immergé dans cet univers virtuel. A l'instar de ce qui se passait dans le film d'anticipation Tron, je me suis « physiquement » retrouvé dans mon ordinateur… Et demain, il est probable que, cet ordinateur, nous pourrons le piloter réellement directement par le cerveau, sans passer par notre corps physique.

D'OÙ ÊTES-VOUS ? DE N'IMPORTE OÙ …

Nous expérimentons le monde.

Retour à Michel Serres dans Hominescence :

« D'où êtes-vous ? ... Sans ici, plus de moi, voilà de quoi les grognons prennent peur : de ne plus exister, les pauvres, pour ne plus savoir où ils mettent les pieds. Comme si le je devait plonger dans un espace, comme s'il appartenait à un sous-ensemble qu'il n'avait pas choisi... Le je sans référence, fixe et mobile à la fois, changeant, oui, ondoyant et divers, chatoyant selon ceux que je ne rencontre en l'Univers, ne dépend plus de que de moi, ne se définit que par la tautologie, plate et blanche, de l'identité, jamais par un quelconque lien d'appartenance... Tu n'es que là d'où tu viens. Non, je suis qui je suis, voilà tout... L'espace sans distance implique un je sans espace... Nous n'avons plus mal à l'espace; D'où êtes-vous ? De n'importe où ? ... Je navigue. Qui êtes-vous ? Je fluctue, percole et ne suis pas. Comme tous, j'habite le monde et son temps. »

Puis un extrait de mon livre Neuromanagement :

« Trois messages apparaissent simultanément sur mon écran : un virement vient d'arriver sur mon compte bancaire, les demi-finales de Roland Garros viennent de se terminer, mon avion est en retard. Pratique et efficace. Je n'ai pas eu besoin de mobiliser ma conscience pour aller chercher ces informations : elles sont venues d'elles-mêmes vers moi. Ou plutôt, en utilisant les sites internet de ma banque, de mon journal et de ma compagnie aérienne, j'ai défini quels types de messages je voulais recevoir, et tout ensuite est automatique.

On retrouve exactement le principe de fonctionnement de la relation conscient/inconscient : l'inconscient sait gérer des processus appris préalablement consciemment et alerter la conscience si nécessaire. Rappelez-vous la course le long de la Seine.

Ainsi Internet vient me doter d'un nouvel inconscient programmable : le réseau va travailler pour moi et alerter ma conscience si nécessaire. La technologie sophistiquée qui est derrière est transparente : je n'ai pas besoin de savoir comment fonctionne un lien RSS pour le mettre en œuvre.

Cet inconscient a une puissance quasi infinie, celle du réseau et de l'intelligence artificielle présente. Et, à la différence de mon inconscient physique, il pourra être modifié et reconfiguré : il sera donc maîtrisable…

Jusqu'à présent, l'individu se définissait fortement à partir de l'endroit où il était né, où il habitait, et des personnes qui s'y trouvaient physiquement : ce qui était proche de lui, c'était son voisin au sens géographique du terme. Cet ancrage au territoire se retrouve aussi fortement dans cette question souvent posée lors d'une première rencontre : « Tu es d'où ? ».

Avant, entrer en relation avec quelqu'un à distance était complexe : comment identifier la bonne personne sans la rencontrer ? Comment communiquer de façon interactive et riche sans se voir ? Le franchissement de toutes ces barrières n'était possible qu'au prix d'un surcoût extrêmement élevé en temps et en argent.

Avec la téléphonie mobile et Internet, tout change. La localisation se dilue : je peux joindre ou être joint sans savoir où est l'autre ou avoir à dire où je suis. Je peux aussi, grâce aux différents moteurs de recherche et à l'ensemble des sites structurés autour de la notion d'affinités, localiser une ou plusieurs personnes correspondant à ma recherche. Ensuite, via le réseau, je pourrai entrer en relation à coût quasiment nul, en échangeant des textes, des sons, des images ou de la vidéo.

Ainsi le lieu occupé par mon corps et les informations qui viennent de mes cinq sens (ouïe, vue, toucher…) ne sont plus qu'une donnée à côté de celles qui viennent du réseau : là où je suis et là d'où je viens ne sont plus mon seul facteur d'identité. Celui qui m'est proche n'est plus nécessairement ni mon voisin, ni mon parent. Celui qui m'est proche est celui que je choisis ou qui m'a choisi, celui avec qui je vais pouvoir entrer en résonance émotionnelle virtuellement. Celui qui m'est proche est celui que je rencontrerai physiquement peut-être un jour… ou peut-être pas… »

HYBRIDONS-NOUS DE NOS DIFFÉRENCES

Nous devons repenser notre identité individuelle et collective

Donnons une nouvelle fois la parole à Michel Serres, cette fois dans l'Incandescent :

« Ainsi confondons-nous toujours appartenance et identité. Qui êtes-vous ? En entendant cette question, vous déclinez nom et prénom, et vous y ajoutez, parfois lieu et date de naissance. Mieux encore, vous vous prétendez français, espagnol, japonais ; non, vous n'êtes pas, identiquement, tel ou tel, mais, derechef, vous appartenez à l'un ou l'autre de ces groupes, de ces nations, de ces langues, de ces cultures...

Non vous n'êtes pas musulmane, fille, protestante ou blonde, vous ne faites que partie de tel pays et de ses modes printanières, de cette religion et de ses rites ou d'un sexe et de ses rôles mouvants...

Puissions-nous, de temps en temps, oublier nos appartenances. Notre identité gagne. Avec, en prime, la paix. »

Ce texte écrit en 2003 résonne avec la crise actuelle et toutes les pertes de repère.


Que chacun de nous quitte un peu plus le monde animal, élargisse le champ de son intelligence consciente, et se construise un réseau étendu et divers,

Que chacun de nous prenne ses distances vis-à-vis du territoire où il se trouve sans le renier, et ne substitue pas identification tribale à identification géographique,

Que chacun de nous bâtisse son identité à partir des expériences multiples, et se serve de son histoire propre pour enrichir celle de l'autre et non plus pour lui expliquer ce qu'il devrait faire,

Que tous ensemble, nous nous hybridions de nos différences.

7 mai 2009

LES MOUCHES SE CACHENT-ELLES POUR MOURIR ?

Vie, mort et inégalités…

Chaque année, c'est la même chose : quand je rouvre les pièces du haut de ma maison en Provence – là où « les chênes naissent égaux mais cela ne dure pas » –, je trouve comme un cimetière de mouches. Étrange.

Il y a probablement des raisons banales, liées à la vie des mouches, mais je me plais à imaginer comme une volonté d'y venir mourir. Comme un cimetière des éléphants version insecte. Ou un Bénarès du pauvre.

Peut-être que dans la mythologie des mouches, venir mourir dans cette pièce cachée et fermée tout l'hiver est un aboutissement, un nirvana terminal. Qui sait ? Que le premier qui a déjà parlé à une mouche m'affirme le contraire…

Prosaïquement elles vont finir dans le ventre d'un aspirateur…

Quant aux chênes, ils vont bien, merci.

Leur parcours inégalitaire se poursuit. Comme aurait pu l'écrire Spinoza, certains sont sur le bon chemin des rencontres adéquates et s'en trouvent renforcés ; d'autres vont de rencontres inadéquates en rencontres inadéquates, de tristesses en tristesses et survivent comme ils peuvent…

Les mouches meurent là où elles peuvent, les chênes apprennent à vivre là où ils sont, life goes on...

6 mai 2009

NON, LA GUERRE N’EST PAS UN MODÈLE POUR LE MANAGEMENT

Vive les stages commandos pour apprendre à diriger !

Au hasard d'un zapping télévisuel, je suis tombé lundi soir sur une émission sur France 2 qui parlait de l'entreprise et des patrons. Saine et audacieuse démarche…

Sans rentrer sur le fonds de cette émission qui comportait quelques bons passages, je voudrais juste zoomer sur un passage qui a mis en scène un MBA lié à HEC, et une sorte de pseudo-stage commando. Il s'agissait dans ce reportage de montrer comment le temps d'un week-end la promotion de ce MBA se trouvait prise en main par un capitaine de l'armée de terre (si je me souviens bien).

Nous avons eu alors droit à quelques scènes « amusantes » : une équipe qui devait construire un pont et se trouvait désorganisée par l'arrivée impromptue d'un blessé non prévu, une stagiaire prise de vertige, … Passionnant quoi… Et là-dessus une conclusion : l'armée réfléchirait à développer des stages de formation à l'intention des cadres dirigeants…

Nous voilà bien partis pour sortir de la guerre économique et sociale. Stage commando pour la stratégie. Stage GIGN pour les relations sociales. Tout va bien…

Pour ceux qui – comme moi – pensent que la vision moderne du management n'est plus dans l'affrontement mais dans la coopération, que gagner ce n'est pas battre son voisin mais construire avec lui de nouvelles solutions, que diriger c'est lâcher-prise, tout ceci n'est pas vraiment rassurant.

Ce reportage m'a fait repenser à un texte de Boris Vian que j'ai lu il y a longtemps. Paru dans le recueil « Textes et chansons », il s'agit d'un court texte dans lequel Boris Vian explique que « Le jour où personne ne reviendra d'une guerre, c'est qu'elle aura enfin été bien faite »...

Un peu plus tard, le même soir, cette fois sur France 3, j'ai vu un reportage sur l'entreprise Favi : cette fonderie s'est développée grâce à un management fondé sur la responsabilité, l'intelligence et la croyance en la bonté de l'homme… Rafraichissant. Ouf ! Tout n'est pas perdu. Je reviendrai sur cette entreprise dans un autre article.

5 mai 2009

« SI DIEU JOUAIT AUX DÉS… IL GAGNERAIT »

Le hasard existe-t-il ?

La plupart du temps, nous confondons hasard et méconnaissance de la totalité des paramètres d'une expérience.

Prenez l'exemple du jeu de dés. Quand je lance les dés et que je les regarde rouler sur la piste du jeu, je suis incapable de prévoir quel sera le résultat. Si les dés sont « parfaits », j'attribue alors la probabilité de 1/6ème à chacun des résultats possibles. J'en conclus que le résultat est dû au hasard.

Mais c'est faux ! Le résultat est complètement défini par mon lancer de dés, par l'interaction entre ces dés et la piste, le tout marginalement influencé par les conditions atmosphériques. Simplement la modélisation de ce système est tellement complexe, que je suis en fait incapable d'anticiper ce résultat : la forme exacte de ma main au moment du lancer, la vitesse et la direction communiquées à chaque dé, la forme exacte de chaque dé et la force d'interaction avec la piste…

Du coup, je constate simplement que, quand je renouvèle souvent l'expérience, comme les conditions initiales changent à chaque fois, finalement les résultats suivent une loi de probabilité. Mais il n'y a pas de hasard à proprement parler… Juste un manque de connaissance de notre part…

C'est ce qui fait dire à Stewart en conclusion de son livre sur les mathématiques du chaos : « Si Dieu jouait aux dés… il gagnerait ! ». Car pour lui, ce ne serait plus un jeu de hasard ! Amusante pirouette non ?



4 mai 2009

TU POUSSES LE BOUCHON, UN PEU TROP LOIN, LA CRISE !

Une métaphore de la tendance à ne pas faire face à ses responsabilités propres…



Résumons la situation : voilà un enfant qui n'a pas su résister à l'appel irrésistible des mousses au chocolat et qui va faire « porter le chapeau » à son poisson rouge. Avec pour chute finale, cette phrase devenue presque « culte » : « Tu pousses le bouchon, un peu trop loin, Maurice ! ». Le poisson – Maurice – ne risque pas de répondre, et pour cause !

Bien sûr on peut se contenter de rire du cocasse de la situation et profiter d'un vrai sketch comique – un peu de détente dans l'ambiance morose actuelle est toujours bienvenu !

Mais, ce film résonne aussi en écho d'une mode actuelle qui a tendance à se répandre : « comment faire porter le chapeau à celui qui ne peut rien dire ».

La crise actuelle avec son accumulation d'incertitudes est bien commode pour passer le mistigri et refuser d'assumer les conséquences d'erreurs passées. Elle sert de « poisson rouge ».

Vous en doutez ?

Prenez un journal au hasard et vous allez trouver de multiples exemples qui tournent tous autour du même dialogue :

  • Allo, le responsable de la crise ?
  • Ah, tu tombes bien, j'appelle la SRC (la Société Responsable de la Crise). La crise a encore mangé tout notre profit.
  • Allo, oui, je patiente.
  • Trois d'un coup, cette fois. Tu comprends, cela peut plus durer maintenant.
  • Tu pousses le bouchon, un peu trop loin, la crise

 
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