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14 février 2022

12 février 2022

DANS LE "TOY TRAIN" ENTRE DARJEELING ET KURSEONG

Échappée de mes souvenirs d’enfant, surnommée le "Toy Train", la minuscule locomotive à vapeur met plus de deux heures pour couvrir les trente kilomètres. 
C’est une reproduction en grand du train Märklin que mon père m’avait envoyé pour mes dix ans. D’ailleurs, où est-il, le train de mon enfance ? Dans un placard ? Non, là : comme moi, il a grandi et m’emporte sur les rails posés sur la route défoncée. Ne l’appelez plus "Toy Train", ne lui manquez plus de respect, ce n’est pas un jeu, plus un jeu. Comme je ne suis plus un enfant. 
En montée, les piétons nous dépassent. En descente, rien ne prouve qu’il pourra s’arrêter. Assis sur une banquette de bois, seul dans mon wagon, je regarde le paysage que je ne vois pas. Toujours la brume. Je me délecte de la lenteur de notre avancée. Presque un surplace. (…) 
Pour me dérouiller les jambes, en côte, je descends et marche le long de son flanc. Après l’avoir caressé, je le frappe délicatement pour l’encourager. Essayer de faire cela avec un TGV. À propos, j’aimerais bien en voir un sur les pentes raides de Darjeeling : il serait incapable de faire vingt mètres. 
Au milieu du trajet, alors que nous nous trouvons en pleine forêt, surgissent de nulle part des écoliers en uniforme. Ayant autour d’une dizaine d’années, impeccablement habillés, résurgence de la colonisation anglaise, ils marchent le long de la route. Aucune école, aucune maison à l’horizon. 
Où vont-ils et d’où viennent-ils ? Mystère. Génération spontanée ? Version indienne des fantômes écossais, la forêt remplaçant le château ? 
 D’un mouvement synchrone, ils tournent la tête vers moi et me sourient. Aucune raison d’avoir peur. Quoique… 
 Ils s’écartent et le train poursuit son avancée. Quelques secondes plus tard, je me retourne : ils ont été absorbés par la brume. 
Ou se sont-ils physiquement effacés ?

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

 

11 février 2022

HISTOIRE DE CHIENS

Chez nous, pas de tribu canine : nos chiens vivent avec leurs maîtresses ou maîtres respectifs. Séparément. Un par un. Du coup, ils sont rangés, parqués, lissés. Ce ne sont pas des hommes, mais plus vraiment des bêtes. Tellement loin des loups.

Ils font partie de la famille, partent en vacances avec elle, ont leurs produits diététiques et cosmétiques, leurs cliniques vétérinaires. Ils sont ordonnés. Pas de pagaille, pas d’aléas.

Ils ne vont chercher la balle que si nous leur lançons, et ne la ramènent qu’à celui qui l’a envoyée. Il ne manquerait plus qu’ils prennent l’initiative. Il n’y a que dans le sketch de Raymond Devos que le chien est le maître. Mais il faut dire qu’il parle. Alors…

Il y a une chose que nos chiens ne font pas : être ensemble. Avez-vous déjà vu un groupe de nos chiens sillonner les rues d’une de nos villes ? Comme une bande de copains partis en goguette. Non. Ou dans un parc, un chien demander à son maître d’aller jouer un moment avec un camarade rencontré opinément ? Non plus. Tout au plus, ils se reniflent de temps en temps, mais vite reviennent dans les jupes ou les pantalons de leurs maîtres.

Ainsi nos chiens vivent-ils indépendamment les uns des autres. Chacun dans sa niche, chacun avec son propriétaire.

À Darjeeling, rien de tel : aucun ne vit avec un humain. Il reste avec les siens. (…)

Jamais, je ne serai un chien en Europe. Jamais, je ne marcherai tenu en laisse. Jamais, je ne suivrai docilement les pas d’un qui ne sera pas mon égal. Jamais, je ne ramènerai une balle qui m’aura été lancée. Jamais, je ne me ferai acheter par une gamelle toujours remplie ou une niche douillette et confortable. Jamais en hiver, je ne porterai de manteau ridicule. Jamais, quiconque ne décidera pour moi.

Avec mes frères les chiens, libre et indépendant, je cours et aboie dans la nuit de Darjeeling.

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

10 février 2022

DARJEELING

Comprimé avec une dizaine d’Indiens dans l’étroit habitacle d’une jeep, collé à la fenêtre, j’escalade les contreforts de l’Himalaya. Accroché tant bien que vaille à un macadam dont les trous ne sont plus en formation depuis longtemps, le 4x4 cahote d’un méandre à l’autre. D’un côté, un précipice, de l’autre, une forêt. Virage après virage, je suis soit au bord du vide, soit de la végétation. 
Quand survient une voiture en sens inverse, en l’absence de toute logique, elle arrive à passer. Magie indienne. Interpénétration moléculaire. Je suis irrigué du calme et de l’indifférence de mes coéquipiers temporaires : celui-ci somnole, ceux-là discutent, d’autres, s’il y avait plus de place, joueraient aux cartes ou aux échecs. Bref, personne ne s’affole. Tout est normal. Donc, aucune raison de m’inquiéter. Ou presque. 
Petit à petit, l’air se sature d’humidité. Dehors comme dedans, tout ruisselle et se gorge d’eau. Les arbres, la chaussée, les corps, les vêtements. Moiteur, sueur, transpiration. 
À Kurseong, l’escalade est terminée. La route reste chaotique, sinuant sur une sorte de plateau. Plus qu’une trentaine de kilomètres, c’est-à-dire près d’une heure et demie de voiture. 
L’eau devient brouillard et le paysage disparaît. Effacé, gommé, avalé. Nous ne vivons plus que dans une peau de quelques mètres. Ni profondeur, ni épaisseur. L’au-delà est affaire de mémoire, rêve et imagination. Je vivrai ainsi trois semaines durant à Darjeeling. Sans perspective, emballé dans un cocon de coton. 
Chaque matin, dès cinq heures, aux premières loges depuis ma chambre qui domine la ville, j’observe le combat du soleil contre la brume. Presque à chaque fois perdu, et si succès il y a, il est de courte durée : il est vain de lutter contre la reine des lieux. Aussi, le plus souvent, mon horizon s’arrête aux ruelles qui dévalent les pentes et aux toits des maisons qui s’accrochent les unes aux autres.
 

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

 

09 février 2022

LIBERTÉ

« Il ignorait tout de la vieillesse, qui était pour lui une notion lointaine et abstraite ; tout ce qu'il savait de la vieillesse, c'est qu'elle est une période de la vie où l'âge adulte appartient déjà au passé ; où le destin est déjà achevé ; où l'homme n'a plus à redouter ce terrible inconnu qui s'appelle l'avenir ; où l'amour, quand nous le rencontrons, est ultime et certain. » (…)

Mais pourquoi Kundera qualifie-t-il de terrible, « l’inconnu qui s’appelle l’avenir » ? Pourquoi redouter ce qui est notre seule vraie source de liberté : sans l’incertitude liée à l’imprévisibilité du futur, chacun de nous serait prisonnier d’un scénario écrit à l’avance, et avec un bon logiciel, toute l’humanité pourrait être mise en boîte. Tant qu’il reste de l’inconnu, la vie est ouverte, inattendue et fantasque. Donc possible.

Non, ce qui est terrible, c’est l’inverse : l’idée qu’un « destin soit déjà achevé », que l’amour comme le reste devienne « ultime et certain ». (…)

Ne pas avoir accès à son passé n’est pas sans avantage : se souvenir, c’est la porte ouverte aux supplices, être l’otage de son passé, être identifié à celui que l’on était il y a un jour, un mois ou un an, éprouver le manque d’un moment chéri ou d’un être aimé, avoir besoin d’éviter celle ou celui qui nous a fait souffrir, rejeter un présent jugé fade au regard de ce que l’on a vécu avant.

Oublier, c’est être libre chaque matin, repartir d’une copie blanche, être perpétuellement neuf, une page vierge, prête à être imprimée par une nouvelle rencontre.

Grâce à ma mémoire de poisson rouge, je ne suis prisonnier ni de ce que j’ai fait, ni de qui j’ai rencontré, ni de qui je pourrais dépendre. Sans préjugés, sans regrets, sans amis, sans amours, je vis protégé des autres et des conséquences de mes actes.

Voilà donc comment j’ai vécu jusqu’à présent. En privilégiant liberté contre lien, futur contre passé.

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

08 février 2022

CAILLOUX

Des jeux solitaires, 
L’odeur de Wycliffe, 
Paul et Serge, 
Les couloirs des Beaux-Arts, 
Les rumeurs de ma première exposition. 
Et un peu de mes parents. 
 
Des cailloux disjoints, 
Distants, 
Sans liants, 
Sans histoire, 
Sans récit, 
Sans chemin dessiné. 
 
Un passé mis en pièces, 
Démonté, 
Désorganisé, 
Dépourvu de sens. 
Des traces. 
Un puzzle impossible.
 
 
(poème inspiré par mon livre Par hasard et pour rien

07 février 2022

INTERVIEW

« Q. : Vous avez dit, réécrivant le titre d’un film de Sofia Coppola, que vous vouliez être "lost in connection". N’était-ce qu’un jeu de mots ?

R. : Non, ce n’était pas qu’un jeu de mots. Je cherchais à expliciter le cœur de ma démarche.

Dans ce film, Bill Murray incarne un acteur perdu dans un Japon qu’il ne comprend pas et ne veut pas comprendre. Pour se protéger de ce qu’il perçoit comme une agression, il ne quitte pas son hôtel, une cloche dans laquelle il s’enferme et s’isole. Séparé par les vitres qui l’entourent, immergé dans un luxe aseptisé, anonyme et international, il pourrait être n’importe où.

Coupé par sa langue et sa culture, il est "lost in translation", car, au lieu de vivre ce qui se passe, il veut le traduire. Il est emmuré – "en‑Murray" si j’osais –, dans ses habitudes, ses connaissances, son passé.

Pour entrer en relation, c’est l’inverse qu’il faut faire. L’accès au réel suppose le culot d’avoir abaissé préalablement ses protections, de s’être mis à nu, prêt à plonger dans l’instant tel qu’il est. Profondément. Sans repères, sans guide, sans plan, sans anticipation.

Aussi, avant de voyager, je ne lis rien, surtout pas, et suis ignorant de ce que je verrai, accomplirai, de ce que je ne devrai pas manquer. Pour ne pas inscrire mes pas dans ceux des autres et de la foule, ne pas vivre ce qui l’a déjà été, éviter les idées préconçues. La magie du direct, sans informations, sans filtre, sans accompagnateur. Seul. Découverte brute et abrupte.

Sans repères, assis sur le rebord d’un temple, ou accoudé au balcon d’un palais, ou immergé dans une forêt de bambous, des rêves m’envahissent, le réel s’estompe pour faire de la place à mon imaginaire foisonnant. Je le peuple de personnages, reconstruis les ruines et fais rejaillir l’eau des fontaines. Entouré de fantômes et de chants, absorbé par le réel ainsi revisité et complété, je suis intensément vivant.

Alors, "lost in connection", je crée. »

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

05 février 2022

MÉKONG ET PROUST

Assis dans un fauteuil pliant, à l’abri d’un parasol, face aux collines du Laos, je lis. La prose de Proust flue en moi.

Grâce à ses zooms sans cesse renouvelés, d’agrandissement en agrandissement, d’approfondissement en approfondissement, de détail en détail, de digression en digression, elle n’en finit pas de ralentir. L’avancée est verticale, une descente dans les profondeurs. De temps en temps, par inadvertance, par erreur, l’horloge de l’histoire avance. D’une minute.

Deux voyages synchrones, l’un d’eau, l’autre de mots. Rai Saeng Arun a été créé pour y lire Proust. Et réciproquement.

Si Proust avait connu ce lieu, jamais il n’aurait pu y partir à la recherche du temps perdu, car le temps y est dissous et n’existe simplement plus. Parce qu’il n’est pas un continuum, parce que Rai Saeng Arun est logé dans une discontinuité, entre deux particules, on s’y arrête indéfiniment, tout est suspendu, on existe sans vieillir.

Le but ultime de Proust et du Mékong est atteint : le mouvement n’est plus et on est dans un instant éternel.

Voilà pourquoi je reviens sans cesse à Rai Saeng Arun et que j’y lis et relis Proust : pour cesser de vivre. Ou plutôt, être un vivant arrêté.

Dans quelques mois, j’aurai quarante ans. Depuis ma première exposition, presque vingt ans se sont écoulés. Et rien n’a changé. Comme Proust ou le Mékong, j’avance le moins possible. Je saisis l’opportunité du moindre recoin pour m’y attarder. Si un détour est possible, je le prends.

Ma peinture évolue peu. De légères fluctuations dans le temps. Des vibrations ténues. Heureusement, c’est ce qui plaît et l’on me félicite pour la constance de mes créations et de mon talent. Face à l’instabilité généralisée et la maladie actuelle de la vitesse, c’est compris comme une sagesse. Alors que ce n’est que paresse et manque d’imagination. Malentendu.


 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

04 février 2022

MÉKONG

Assis face au Mékong, je regarde l’eau immobile. Absence d’écoulement. Ou presque. Lent, si lent. La chaleur est moite, si moite. L’air est dense, si dense. Les nuages eux-mêmes ne bougent pas, ils hésitent à déverser le trop-plein qui les peuple.

Une jonque glisse, un tronc la suit, puis un bouquet de lianes. Leurs légers déplacements – non pas une course, mais une procession rituelle où chacun respecte sa place et garde ses distances – apportent un peu de vie à la nature morte qui me fait face.

Sur l’autre rive, les collines du Laos. Langueur des contours, densité uniforme du vert, posture yogique de chaque détail. Le tout compose un décor en résonance avec le maître des lieux.

À leur pied, une route surligne la délimitation entre le vert et l’eau. De temps en temps, y cahote une camionnette ou pétarade une mobylette. Inopportunes et inutiles perturbations.

Sinon rien, sauf le silence et le vide. Pas de palpitation, presque pas de pouls. Sur le miroir que je tends au paysage, une bribe de buée se dépose. Vivant. Un peu. Si peu.

Mais pas fragile pour autant. Au contraire. Puissance du fleuve énergétiquement ancré dans le paysage. Un Bouddha aquatique, liquide, connecté depuis des millénaires aux mêmes racines. Et pour des millénaires encore. Rien n’a changé. Rien ne changera.

Mon regard alternant entre les pages du livre posé sur mes genoux et l’impassibilité du paysage, je m’abreuve du calme et de l’énergie du moment présent. Agir dans le non agir, être acteur spectateur.

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)