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21 février 2022

TOUTE DÉCISION EST FAUSSÉE

L’art de la décision est un art paradoxal, car à y bien réfléchir, toute décision est faussée...
Qu'est-ce que décider ?
C’est parmi un ensemble de choix possibles, choisir l’un au nom d’un objectif ou d’une vision que l’on a en tête, implicitement ou explicitement, et ce parce que l’on pense que ce choix est celui qui est le plus en cohérence avec cet objectif, ou, a minima, à égalité avec d’autres options possibles.
Arrêtons-nous d’abord sur cette proposition de définition.
Pourquoi faut-il qu’il y ait plusieurs choix possibles ? La réponse est évidente : car sinon, il n’y aurait aucune décision à prendre. Remarquons toutefois que certains parlent de décisions, alors que, en fait, ils n’ont fait que choisir la seule option possible. Mais qui en viendrait à dire qu’un morceau de bois qui suit le cours d’un fleuve, et est ballotté au gré du courant décide ?
Ensuite l’objectif et la vision. Pourquoi faut-il qu’il y ait un objectif ou une vision pour qu’il y ait décision ? La réponse est là aussi, me semble-t-il, assez évidente : si ni je ne vise un objectif, ni je n’ai une vision de la situation, comment pourrais-je parler de décision, alors que je n’ai fait que choisir au hasard une option parmi d’autres ? Attention choisir volontairement de se laisser guider par le hasard, est bien une décision.
En effet, on fait ce choix au nom d’une vision de la situation qui est que tous les choix se valent, ou que l’on n’a pas assez d’informations pour pouvoir faire un choix, ce qui revient au même ; c’est donc bien au nom d’une vision que l’on décide de choisir au hasard (1). Notons aussi que, derrière une absence de décision consciente, il y a peut-être une décision inconsciente : même si je ne sais consciemment que j’ai un objectif ou ai construit une vision du monde, mes processus inconscients en ont et ont orienté mes choix. Mais, ce n’est pas une décision au sens conscient du terme.
Enfin l’analyse des options et le choix de celle qui est la plus adéquate. Cette dernière étape est elle aussi nécessaire : même si, dans les cas simples, elle est très rapide et quasi immédiate, c’est bien cette analyse qui conduit au choix, et fait la décision. Car si cette analyse n’existait pas, ce serait de fait comme n’avoir ni objectif, ni vision, et nous serions ramenés au cas du paragraphe précédent.
Dernière remarque préalable : pour qu’il y ait décision, il faut qu’existe un sujet qui décide, sujet qui peut être selon les cas, soit une personne seule, soit un groupe de personnes. C’est ce sujet qui est confronté aux trois étapes indiquées ci-dessus : il fait face à plusieurs options, il poursuit un objectif et à une vision de la situation, il choisit l’option la plus adéquate.
Toute décision suppose donc : un sujet qui décide, la présence de plusieurs options, l’existence d’un objectif et d’une vision de la situation, et l’analyse de ces options par rapport à cet objectif et cette vision. Alors pourquoi puis-je affirmer que toute décision est faussée ?
Pour cela, je vais reprendre chacune des quatre composantes de la décision.
1) Le flou du décideur : qui décide ?
A tout seigneur, tout honneur, commençons par le sujet, celui qui décide… ou qui croit décider.
Comme je l’ai notamment expliqué dans ma série d’articles, L’iceberg de l’inconscient (2), nous ne percevons que la surface de nos processus mentaux, et notre identité est beaucoup plus complexe qu’elle ne nous apparaît. Ainsi ce "je" qui est sujet de la décision, qui est-il ? Est-il réellement le même que celui qui a fait les analyses a fixé les objectifs ? Sait-il pourquoi il préfère ceci ou cela ? Difficile de répondre brutalement par l’affirmative. Au mieux, je dirais : oui, peut-être et probablement… mais comment en être sûr ? Et même si les modifications sont mineures, peut-on affirmer qu’elles ne sont pas suffisantes pour engendrer des différences importantes ?
Or souvent, en entreprise, le sujet n’est pas unique, mais est un groupe, un comité, ou un tandem. Occasion d’indéterminations supplémentaires. Et parfois ces comités ne sont que des chambres d’enregistrement, où l’on apporte un cachet officiel à des décisions prises dans d’autres cénacles…
Mais je vous l’accorde, ce flou sur l’identité du sujet qui décide, n’est pas de nature à lui seul à entacher le processus de décision, et c’est insuffisant pour pouvoir affirmer que la décision est fausse. Disons que son attribution à un sujet donné est moins nette qu’il n’y paraît.
Il reste à examiner les trois autres composantes de la décision.
2) Le flou des options : existent-elles toutes réellement ?
Donc le sujet qui décide est incertain et flou. Son image est brouillée par la puissance des processus inconscients, et par la complexité des organisations.
Qu’en est-il du premier objet de sa décision, à savoir l’existence de plusieurs options ?
Un souvenir lointain me revient. Il date d’un peu plus de vingt ans. J’étais en charge d’une mission de conseil pour le compte d’une grande entreprise française, appartenant alors au secteur public. L’objet de la mission était de bâtir la stratégie de ses activités de distribution : cette entreprise commercialisait elle-même ses services au travers d’un réseau d’agences, et se posait la question légitime de leur devenir.
Au lancement de la mission, une réunion avec mon interlocuteur au sein de l’entreprise eut pour but de préciser le champ de l’étude, et les différentes variables à prendre en compte. Au milieu de la réunion, il me dit : "Robert, il est important que vous étudiiez un scénario où nous n’aurions plus aucune agence en propre".
Je l’ai regardé, interloqué, et lui ai demandé : "Certes, mais avez-vous une quelconque chance de mettre en œuvre un tel scénario ? Est-ce que les contraintes s’imposant à vous ne le rendent pas impossible ?
– Effectivement, me répondit-il.
– Alors, pourquoi vouloir étudier ce qui ne pourra jamais être appliqué ?"
Il me regarda en souriant, et conclut qu’effectivement, il ne servait à rien d’étudier une telle variante.
Pourquoi est-ce que je raconte maintenant cette anecdote ? Parce qu’elle illustre une tendance que j’ai souvent constatée : nous nous inventons des options qui n’existent pas vraiment, et par là nous créons des décisions fictives. Il peut en effet être rassurant de croire que l’on a plus de marges de manœuvre que la réalité ne nous accorde. Qu’il est bon d’avoir l’illusion de choisir ce que les circonstances nous ont en fait imposé ! (3)
Un sujet qui décide flou, des options qui n’existent peut-être pas… Décidément la clarté de la décision commence à se brouiller de plus en plus. Mais je sens que vous pensez que ceci reste marginal et secondaire : le plus souvent, vous savez qui décide, et les options sont réelles.
Oui probablement, mais il reste encore deux composantes à examiner : le couple objectif/vision et l’analyse de la situation
3) Le flou de la vision : que voit-on ?
Un décideur qui n’est pas toujours aussi clairement défini, des options qui sont parfois fictives, qu’en est-il maintenant de l’objectif et de la vision de la situation ?
Une autre façon de se poser la question de la clarté de l’objectif est de se demander si l’on est en capacité de relier cet objectif avec la situation présente, c’est-à-dire la décision à prendre, et surtout dans un délai de temps compatible avec la vitesse d’évolution de la situation présente. En effet, si ce délai est largement supérieur au temps disponible avant le moment où il faut décider, cela revient à dire que l’on n’a pas d’objectif. La disponibilité effective de cette connaissance et la capacité pour le sujet qui doit décider à l’intégrer à temps sont essentielles.
Notamment avoir des piles d’études détaillées, des prévisions multiples et complexes, ou des armoires de simulations diverses sont de bien peu d’utilité. L’objectif doit être mobilisable, donc simple, clair et présent dans la conscience de tous ceux qui participent à la décision.
Un objectif est une chose, mais faut-il aussi pouvoir lire la situation actuelle. Or, cette lecture est, ainsi que je l’ai indiqué à de multiples occasions dans mes différents articles, une affaire d’interprétation : même si rien ne nous est caché, nous n’avons pas accès directement à ce qui se passe autour de nous, car les informations brutes n’accèdent jamais telles quelles à notre conscience ; dans tous les cas, elles sont enrichies de notre connaissance passée, de nos émotions, et des inférences faites par nos processus inconscients (4). Certes, cet enrichissement est source de connaissance et d’accélération, mais il est aussi source d’erreurs, ce singulièrement dès qu’une rupture surgit.
Souvent en plus, nous ne voyons que partiellement la situation. Une partie nous est cachée par des obstacles, ou déformée par le brouillard de la distance. En effet, le ou les décideurs ne sont pas en prise directe sur la totalité des faits, mais uniquement au travers d’autres personnes, donc en étant dépendants de leurs interprétations personnelles, et au travers de systèmes, donc avec le filtre de ce qui a été programmé dans les systèmes en question.
Donc pour qu’une décision ait une chance d’être exacte, il faut que le sujet qui prend la décision soit défini, que l’objectif soit clair et mobilisable dans un délai compatible avec la vitesse d’évolution de la situation, et que cette dernière puisse être correctement interprétée. Pour parler trivialement, "C’est pas gagné"… mais possible.
4) Le flou des conséquences : comment prévoir ?
Certaines personnes ont un sens aigu du diagnostic, et avec peu d’informations, sont capables de procéder aux bonnes inférences. Pour peu alors que l’objectif visé soit accessible, elles sont donc à même de décider en connaissance de cause. Mais est-ce si certain, car il reste à examiner la quatrième et dernière composante : l’analyse des options… et de leurs conséquences.
Car pour que la décision soit exacte, il faut que les conséquences issues de celle-ci soient conformes avec l’objectif visé et l’analyse faite. Or, comme l’a indiqué le Général Vincent Desportes dans son livre, Agir dans l’incertitude, en reprenant les propos de Clausewitz, et son "brouillard de la guerre" : "la guerre est le royaume de l'incertitude, trois quarts des éléments sur lesquels se fonde l'action restant dans les brumes d'une plus ou moins grande incertitude" (5).
C’est la même chose pour toute entreprise, et encore pire : comment pouvoir prétendre modéliser tout ce qui va se passer ? Comment prévoir les conséquences de ses actes ? Comment anticiper les mouvements de la concurrence ? Comment savoir qu’elles seront les comportements des clients ? Comment avoir une vision mondiale de tous ces enchevêtrements ?
Impossible.
Voici donc ce qu’est, de fait, la situation idéale d’une prise de décision :
– Le ou les décideurs sont clairement identifiés, et savent que leurs processus conscients ne sont que la partie émergée de l’iceberg de leurs identités.
– L’objectif est connu et clair, c’est-à-dire que le ou les décideurs savent ce qu’ils visent, et l’ont dynamiquement à l’esprit.
– La situation est aussi bien que possible analysée, tout en sachant que cette analyse repose sur des lacunes multiples et des a priori non moins multiples.
– Les conséquences des choix éventuels sont évaluées, sans se perdre inutilement dans les détails, puisque la seule certitude, c’est que l’on n’a aucune chance d’anticiper réellement ce qui va se passer.
Bref, toute prise de décision est un pari sur le futur, et donc c’est en cela que j’ai dit au départ qu’elle était faussée, car l’une ou l’autre des hypothèses, et très certainement un grand nombre, se révéleront inexactes.
Est-ce à dire qu’il est illusoire et dangereux de décider, et qu’il ne faut se confier qu’au hasard ? Non, ce n’est pas du tout ce que je pense, mais il faut être conscient de ces limites, et en tirer toutes les conséquences.
(1) C’est ce que font bon nombre de joueurs de loto qui laissent le système générer pour eux le ticket de loto. Il s’agit bien d’une décision, car ils auraient pu le remplir eux-mêmes en s’inspirant d’une date de naissance, d’une plaque d’immatriculation, ou d’une séquence de chiffres quelconque.
(3) Par exemple, une étude a soumis deux équipes travaillant en atelier, à des bruits aléatoires et pénibles. Dans la première équipe, personne ne pouvait rien faire pour lutter contre ce bruit ; dans la deuxième, chacun était doté d’un bouton avec lequel il pouvait arrêter le bruit. Les résultats ont été les suivants : les membres de la première équipe ont été fortement perturbés par ces bruits, alors que ceux de la deuxième pas du tout… et pourtant aucun d’eux n’avait appuyé sur les boutons de contrôle. Comme quoi, nous supportons ce sur quoi nous pouvons agir, beaucoup mieux que ce qui nous est imposé.
(4) Voir la série d’articles que j’ai consacrés aux travaux de Stanislas Dehaene, et singulièrement les derniers portant sur le cerveau bayésien : Toute décision suppose une inférence bayésienneNous imaginons le monde avant de le vivre et Nous ne voyons pas ce que regardent nos yeux.
(5) Voir l’article que j’ai consacré à son livre : Être discipliné ne veut dire ni se taire, ni éviter les responsabilités.

(Article paru sur le Cercle Les Echos le 18 février , et sur mon blog en 5 parties entre le 30 janvier et le 6 février 2013)

TENTATION (suite)

Besoin de bouger, de faire quelque chose, n’importe quoi pour ne plus penser. Me mettre en pause. Si j’avais plus d’énergie, j’irais courir sur les quais. Mais je n’ai aucun influx. Pourquoi pas la voiture ? Rouler au hasard. Me laisser guider. Je sens les clés de contact dans ma poche, mon parking est à cinq minutes. 
Sortie sur le boulevard Saint Germain, puis les quais. Je roule le long de la Seine. Rive gauche, vers l’ouest. L’image d’Étretat et ses falaises se superpose à la Tour Eiffel que je viens de dépasser. Moins de trois heures de route. J’arriverai avant quinze heures. Horaire parfait pour une promenade. 
Une fois Versailles passée, l’autoroute se vide et j’accélère. J’aime la vitesse. Cent cinquante kilomètres-heure. Je continue à accélérer. Cent soixante. Cent quatre-vingt. Ronflement de mon six cylindres souligné par la musique minimale d’Underworld. Rythmique circulaire, pulsion corporelle et tribale. Personne devant moi. Deux cents. Deux cent vingt. Je monte un peu plus le son. Deux cent quarante. 
À cette vitesse, le monde est figé. Toutes les autres voitures sont immobiles. Habillé de métal, lancé à toute allure, je suis le seul vivant. Voyage au pays des morts. 
 Sur ma gauche, la glissière de sécurité brille. Elle guide ma trajectoire. Elle m’attire. Je pourrais m’appuyer contre elle, et la laisser me guider. Inutilité du volant. 
Je me décale un peu plus. Elle n’est plus qu’à quelques centimètres. Je la regarde. Envie de la toucher. Est-ce pour me charmer qu’elle brille autant ? Pour m’inciter à en finir, à devancer l’appel, à faire de l’instant à venir mon dernier futur ? 
Si je disparaissais maintenant, à qui manquerais-je ?

 

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

 

18 février 2022

TENTATION

Cent soixante, cent quatre-vingt. 
Ronflement de mon six cylindres, 
Musique minimale d’Underworld. 
Deux cents, deux cent vingt. 
 
Tout est immobile. 
Habillé de métal, 
Je suis le seul vivant. 
Voyage au pays des morts. 
 
Sur ma gauche, un rail. 
Envie de le toucher, 
De devancer l’appel, 
De vivre mon dernier futur. 
 
(poème inspiré par mon livre Par hasard et pour rien)

16 février 2022

15 février 2022

BAMBOO TRAIN

A Battambang au Cambodge, comment avec un peu de bambou, un moteur de mobylette, et pas mal d'imagination se créer un train qui désenclave des paysans isolés... et constitue une attraction pour les touristes ! 

14 février 2022

12 février 2022

DANS LE "TOY TRAIN" ENTRE DARJEELING ET KURSEONG

Échappée de mes souvenirs d’enfant, surnommée le "Toy Train", la minuscule locomotive à vapeur met plus de deux heures pour couvrir les trente kilomètres. 
C’est une reproduction en grand du train Märklin que mon père m’avait envoyé pour mes dix ans. D’ailleurs, où est-il, le train de mon enfance ? Dans un placard ? Non, là : comme moi, il a grandi et m’emporte sur les rails posés sur la route défoncée. Ne l’appelez plus "Toy Train", ne lui manquez plus de respect, ce n’est pas un jeu, plus un jeu. Comme je ne suis plus un enfant. 
En montée, les piétons nous dépassent. En descente, rien ne prouve qu’il pourra s’arrêter. Assis sur une banquette de bois, seul dans mon wagon, je regarde le paysage que je ne vois pas. Toujours la brume. Je me délecte de la lenteur de notre avancée. Presque un surplace. (…) 
Pour me dérouiller les jambes, en côte, je descends et marche le long de son flanc. Après l’avoir caressé, je le frappe délicatement pour l’encourager. Essayer de faire cela avec un TGV. À propos, j’aimerais bien en voir un sur les pentes raides de Darjeeling : il serait incapable de faire vingt mètres. 
Au milieu du trajet, alors que nous nous trouvons en pleine forêt, surgissent de nulle part des écoliers en uniforme. Ayant autour d’une dizaine d’années, impeccablement habillés, résurgence de la colonisation anglaise, ils marchent le long de la route. Aucune école, aucune maison à l’horizon. 
Où vont-ils et d’où viennent-ils ? Mystère. Génération spontanée ? Version indienne des fantômes écossais, la forêt remplaçant le château ? 
 D’un mouvement synchrone, ils tournent la tête vers moi et me sourient. Aucune raison d’avoir peur. Quoique… 
 Ils s’écartent et le train poursuit son avancée. Quelques secondes plus tard, je me retourne : ils ont été absorbés par la brume. 
Ou se sont-ils physiquement effacés ?

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

 

11 février 2022

HISTOIRE DE CHIENS

Chez nous, pas de tribu canine : nos chiens vivent avec leurs maîtresses ou maîtres respectifs. Séparément. Un par un. Du coup, ils sont rangés, parqués, lissés. Ce ne sont pas des hommes, mais plus vraiment des bêtes. Tellement loin des loups.

Ils font partie de la famille, partent en vacances avec elle, ont leurs produits diététiques et cosmétiques, leurs cliniques vétérinaires. Ils sont ordonnés. Pas de pagaille, pas d’aléas.

Ils ne vont chercher la balle que si nous leur lançons, et ne la ramènent qu’à celui qui l’a envoyée. Il ne manquerait plus qu’ils prennent l’initiative. Il n’y a que dans le sketch de Raymond Devos que le chien est le maître. Mais il faut dire qu’il parle. Alors…

Il y a une chose que nos chiens ne font pas : être ensemble. Avez-vous déjà vu un groupe de nos chiens sillonner les rues d’une de nos villes ? Comme une bande de copains partis en goguette. Non. Ou dans un parc, un chien demander à son maître d’aller jouer un moment avec un camarade rencontré opinément ? Non plus. Tout au plus, ils se reniflent de temps en temps, mais vite reviennent dans les jupes ou les pantalons de leurs maîtres.

Ainsi nos chiens vivent-ils indépendamment les uns des autres. Chacun dans sa niche, chacun avec son propriétaire.

À Darjeeling, rien de tel : aucun ne vit avec un humain. Il reste avec les siens. (…)

Jamais, je ne serai un chien en Europe. Jamais, je ne marcherai tenu en laisse. Jamais, je ne suivrai docilement les pas d’un qui ne sera pas mon égal. Jamais, je ne ramènerai une balle qui m’aura été lancée. Jamais, je ne me ferai acheter par une gamelle toujours remplie ou une niche douillette et confortable. Jamais en hiver, je ne porterai de manteau ridicule. Jamais, quiconque ne décidera pour moi.

Avec mes frères les chiens, libre et indépendant, je cours et aboie dans la nuit de Darjeeling.

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

10 février 2022

DARJEELING

Comprimé avec une dizaine d’Indiens dans l’étroit habitacle d’une jeep, collé à la fenêtre, j’escalade les contreforts de l’Himalaya. Accroché tant bien que vaille à un macadam dont les trous ne sont plus en formation depuis longtemps, le 4x4 cahote d’un méandre à l’autre. D’un côté, un précipice, de l’autre, une forêt. Virage après virage, je suis soit au bord du vide, soit de la végétation. 
Quand survient une voiture en sens inverse, en l’absence de toute logique, elle arrive à passer. Magie indienne. Interpénétration moléculaire. Je suis irrigué du calme et de l’indifférence de mes coéquipiers temporaires : celui-ci somnole, ceux-là discutent, d’autres, s’il y avait plus de place, joueraient aux cartes ou aux échecs. Bref, personne ne s’affole. Tout est normal. Donc, aucune raison de m’inquiéter. Ou presque. 
Petit à petit, l’air se sature d’humidité. Dehors comme dedans, tout ruisselle et se gorge d’eau. Les arbres, la chaussée, les corps, les vêtements. Moiteur, sueur, transpiration. 
À Kurseong, l’escalade est terminée. La route reste chaotique, sinuant sur une sorte de plateau. Plus qu’une trentaine de kilomètres, c’est-à-dire près d’une heure et demie de voiture. 
L’eau devient brouillard et le paysage disparaît. Effacé, gommé, avalé. Nous ne vivons plus que dans une peau de quelques mètres. Ni profondeur, ni épaisseur. L’au-delà est affaire de mémoire, rêve et imagination. Je vivrai ainsi trois semaines durant à Darjeeling. Sans perspective, emballé dans un cocon de coton. 
Chaque matin, dès cinq heures, aux premières loges depuis ma chambre qui domine la ville, j’observe le combat du soleil contre la brume. Presque à chaque fois perdu, et si succès il y a, il est de courte durée : il est vain de lutter contre la reine des lieux. Aussi, le plus souvent, mon horizon s’arrête aux ruelles qui dévalent les pentes et aux toits des maisons qui s’accrochent les unes aux autres.
 

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

 

09 février 2022

LIBERTÉ

« Il ignorait tout de la vieillesse, qui était pour lui une notion lointaine et abstraite ; tout ce qu'il savait de la vieillesse, c'est qu'elle est une période de la vie où l'âge adulte appartient déjà au passé ; où le destin est déjà achevé ; où l'homme n'a plus à redouter ce terrible inconnu qui s'appelle l'avenir ; où l'amour, quand nous le rencontrons, est ultime et certain. » (…)

Mais pourquoi Kundera qualifie-t-il de terrible, « l’inconnu qui s’appelle l’avenir » ? Pourquoi redouter ce qui est notre seule vraie source de liberté : sans l’incertitude liée à l’imprévisibilité du futur, chacun de nous serait prisonnier d’un scénario écrit à l’avance, et avec un bon logiciel, toute l’humanité pourrait être mise en boîte. Tant qu’il reste de l’inconnu, la vie est ouverte, inattendue et fantasque. Donc possible.

Non, ce qui est terrible, c’est l’inverse : l’idée qu’un « destin soit déjà achevé », que l’amour comme le reste devienne « ultime et certain ». (…)

Ne pas avoir accès à son passé n’est pas sans avantage : se souvenir, c’est la porte ouverte aux supplices, être l’otage de son passé, être identifié à celui que l’on était il y a un jour, un mois ou un an, éprouver le manque d’un moment chéri ou d’un être aimé, avoir besoin d’éviter celle ou celui qui nous a fait souffrir, rejeter un présent jugé fade au regard de ce que l’on a vécu avant.

Oublier, c’est être libre chaque matin, repartir d’une copie blanche, être perpétuellement neuf, une page vierge, prête à être imprimée par une nouvelle rencontre.

Grâce à ma mémoire de poisson rouge, je ne suis prisonnier ni de ce que j’ai fait, ni de qui j’ai rencontré, ni de qui je pourrais dépendre. Sans préjugés, sans regrets, sans amis, sans amours, je vis protégé des autres et des conséquences de mes actes.

Voilà donc comment j’ai vécu jusqu’à présent. En privilégiant liberté contre lien, futur contre passé.

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)