22 avr. 2010

OÙ SONT LES PARTICULES DU NUAGE DE CENDRES ?

Qui est le plus fiable : celui qui prévoit ou celui qui constate ?

Un jour, à l'occasion d'une réunion que j'organisais pour une grande banque, j'ai trouvé la porte de la salle prévue fermée. J'ai alors appelé l'accueil qui détenait les clés pour qu'il vienne l'ouvrir. « Vous vous trompez, la salle est ouverte, fut la réponse que l'on me donna au téléphone. » 
En effet, la personne avait, devant elle, le registre précisant les salles ouvertes et les salles fermées. Or sur ce registre, ma salle était ouverte, donc il ne pouvait pas y avoir de problèmes. Il m'a fallu alors de longues minutes pour la convaincre que mon information était forcément meilleure que la sienne, puisque moi, je me trouvais face à la porte. Pour elle, son interprétation était forcément la bonne : elle était la spécialiste et je n'étais que de passage…

Pourquoi vous parler de cette anecdote qui date d'une vingtaine d'années et qui fut sans conséquences sérieuses ? Parce qu'elle m'est revenue à l'occasion du nuage de cendres volcaniques.
En effet, le dialogue – ou plutôt l'absence de dialogue – qui a eu lieu entre ceux qui avaient réellement volé dans le ciel français, et ceux qui, assis dans leur bureau, avaient devant eux le résultat de leurs modélisations mathématiques était du même acabit.
Fort de la puissance de leurs ordinateurs, des années d'expertise de la météorologie française et de leur intelligence collective, les spécialistes savaient qu'il était dangereux de faire voler des avions, et pour tout dire suicidaire. Pour eux, inutile d'aller voir ce qui se passait réellement dans le ciel, puisqu'ils savaient : la porte était ouverte puisque c'était écrit sur le registre. 
Ayant envoyé plusieurs avions dans les airs, n'ayant au retour mesuré aucune anomalie et ne trouvant même pas de particules, les compagnies aériennes constataient qu'il n'était pas dangereux de faire voler des avions. Pour elles, qu'importait ce que prévoyait les modèles, puisqu'elles voyaient qu'il n'y avait pas de particule : la porte était fermée puisqu'elles se trouvaient devant.

Tout ceci ne serait qu'une anecdote si, cette fois, les conséquences n'étaient pas si importantes : ciel aérien complètement bloqué ; perte des compagnies aériennes et, plus largement, de tout l'industrie du tourisme ; désorganisation des entreprises dépendantes du fret aérien ; de nombreuses personnes bloquées un peu partout dans le monde, dont certaines sans ressources pour faire face aux dépenses occasionnées… Excellent timing au moment où la reprise européenne était déjà plutôt atone…
On voit les dégâts d'une approche partant de l'expertise pour faire face à l'imprévu. Quand on se retrouve face à une situation inconnue et sans précédent, il est toujours dangereux de faire confiance à l'expertise passée et à la modélisation mathématique. Il est beaucoup plus efficace d'être modeste et sans a priori, et d'observer attentivement ce qui se passe. Comment se fait-il qu'il ait fallu tant de jours pour avoir des relevés réels des particules dans l'air ? Pourquoi ce sont des compagnies privées qui ont été les premières à faire des mesures ? Elles y avaient un intérêt direct – leur survie est en jeu -, mais pourquoi les pouvoirs publics se sont satisfaits des seules prévisions théoriques ?
Il ne s'agissait bien sûr pas de risquer la vie de pilotes – et a fortiori de passagers –, mais n'avons-nous pas de ballon-sonde et d'avions sans pilote – les drones ? Certes nous pouvions perdre quelques-uns de nos précieux drones, mais, vu le coût collectif du blocage aérien, cela aurait été rentable.

Mais il est vrai que l'on va me rétorquer que les drones sont déjà mobilisés pour la guerre en Irak et Afghanistan, et que le terrorisme d'Al-Qaïda est beaucoup plus dangereux que le terrorisme de la mathématisation du monde. Désolé, je retire tout ce que je viens d'écrire…


PS : Pour finir, on a inventé les corridors. Je suppose que l'on a construit tout autour des filets antiparticules, à moins qu'il suffise d'inscrire « interdit aux particules », les particules venant d'Islande étant probablement éduquées et disciplinées. Je propose que l'on garde collectivement en mémoire cette brillante percée conceptuelle, c'est une candidate pour un best of en fin d'année….




17 commentaires:

Le Blog de Paule Orsoni a dit…

Merci pour cette analyse.On se disait bien qu'il y a quelque contradiction.Ceci me fait souvent penser aux limites de l'"expert" et de l'"expertise"....y compris celles de l'"accueil" dont vous parlez...Vous savez bien,si la porte est ouverte (sur le papier) elle ne peut être fermée...

Robert Branche a dit…

A force de s'appuyer sur la mathématisation du monde, on ne parle plus de réel...

Anonyme a dit…

Dans une autre situation concernant la Z-machine (JP Petit en colloque à Vilnius), dialogue:
-"avez-vous la puissance de calcul nécessaire?"
-"non, mais j'ai un cerveau"

Phénomène que l'on retrouve également dans les études de marché sur des produits nouveaux....
Richard

Robert Branche a dit…

Effectivement nous avons le droit de réfléchir... ce qui suppose que nous en prenions le temps...

Anonyme a dit…

Ce que je me demande, moi c'est:

A qui profite le crime?

Robert Branche a dit…

Pourquoi parlez-vous de crime ?
Il n'y a pas d'intention cachée, du moins, c'est ce que je crois.
Il s'agit simplement d'un effet de système : tout ceci est le résultat des habitudes prises et de nos règles collectivement acceptées...
C'est cet ensemble qu'il est probablement temps de revisiter...

chria a dit…

C'est vraiment faire un mauvais procès à la modélisation météo. Personne ne savait ce que les particules pouvaient faire aux réacteurs, il a fallu quelques temps pour équiper des avions de lidar et allez voir ce qui se passait dans le ciel. Il fallait comprendre le phénomène avant d'envoyer des avions. Les modèles ont juste servi à prévoir la dynamique du nuage.
On peut critiquer cette gestion de crise mais il n'y a pas eu de catastrophe. Sans modèle et sans expert, mais avec le bon sens populaire, on aurait fait voler les avions, et là, allez savoir...
On ne refait pas l'histoire.
Moi je trouve que les décisions qui ont été prises ont été les bonnes, a postériori. Surtout quand on connaît la difficulté actuelle de la prise de décision politique.

Robert Branche a dit…

Je ne fais pas de procès à la la modélisation météo : les spécialistes météo ont conscience de la limite de leur modélisation et de l'incertitude qui est lié au type même des équations qui la régissent.
C'est la gestion des politiques que je mets en débat : ils ont - et d'ailleurs l'ensemble de la société - tendance à ne pas assez s'intéresser à la réalité des faits et à faire trop confiance à une mathématisation de la vie (ceci est singulièrement vrai dans l'économie). De ce point de vue, j'ai trouvé assez emblématique leur mode d'approche du nuage des particules.
Je vous rejoins sur le fait qu'au début, on avait que la modélisation et qu'il fallait faire avec. Mais pourquoi ne pas avoir utilisé tous les moyens techniques (je précise ceux sans pilotes) dès le début?
Enfin, je n'en appelle surtout pas au "bon sens populaire", mais à celui du "bon sens scientifique" qui repose précisément sur l'observation du réel, ce que font les vrais experts.

chria a dit…

Et que faire quand on a pas d'observation ?
C'est bien le problème, notamment en science de l'environnement ou même climatique : l'indigence des données et le recul suffisant.

Robert Branche a dit…

tout d'abord si l'on n'a pas de données, il faut alerter du coup des limites des prévisions faites... et que les décideurs en tiennent compte;
ensuite, il faut multiplier les sources de données :
- des relais fixes comme il en existe pour la météo (sol et satellite)
- mobiles (ballons et drones, puis avion avec pilote) pour faire face aux aléas
Il suffirait de consacrer un petite part des dépenses militaires... Notre planète vaut bien cela, non ?

Gaël a dit…

Je parle de crime, j'aurais le placer entre guillemets.

Aujourd'hui, il me semble que rien ne se fait pour rien plus que jamais.
Clouer tous les avions au sol dans une grande partie de l'Europe durant plusieurs jours represente une perte économique énorme pour un secteur d'activité étendu. Ce n'est pas une décision qui a pu être prise à la légère.
Alors pourquoi dans certains cas on tient compte des modèles et dans d'autres non?

chria a dit…

Allez dire ça aux décideurs, ce qu'ils veulent c'est des actions qui rapportent des bulletins.

Robert Branche a dit…

Je ne pense pas que la décision ait été prise à la légère, mais sur de mauvaises bases et habitudes : nous faisons trop confiance aux équations (et pourtant je suis un matheux d'origine !)

chria a dit…

Mais alors à qui faire confiance et comment ? Je conçois votre approche mais elle reste théorique.
Et l'observation seule, ce n'est pas non plus la panacée.

Robert Branche a dit…

je ne crois pas qu'elle soit théorique du tout. Je ne pense pas qu'il faille se contenter de l'observation, mais de réfléchir à partir de l'observation, sans priori, et en mobilisant a posteriori son expertise. Je développe tout ceci dans mon livre qui sort dans qq jours.

chria a dit…

Et ça s'applique au gestion de crise ?

Robert Branche a dit…

Oui c'est une approche générale. Notamment c'est au moment d'une crise que le respect des faits est critique. Surtout si c'est une crise en rupture (du type "cygne noir")

 
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