Défiance, affirmation et autoréalisation
Dans un article paru sur ce blog le 15 mars 2010, je me faisais l’écho de la conférence tenue par Yann
Algan en décembre 2009 à l’École
Normale Supérieure. Dans cette conférence, il montrait qu’il y a un lien direct entre le niveau de
confiance dans un pays et la performance économique : par exemple, plus le
degré de confiance est élevé, plus le pourcentage d’investissement l’est aussi,
ce qui « est d’autant plus fondamental dans nos économies
d’innovation ». Ou encore, moins il y a de confiance, moins il est facile
de créer une entreprise, car plus les contrôles sont tatillons et multiples.
Or que faisons-nous en ce moment en Europe, et singulièrement en France, à
part développer un climat de défiance ? Et cette défiance est généralisée :
vis-à-vis des dirigeants publics comme privés, vis-à-vis du futur comme du
présent, vis-à-vis du reste du monde comme de ses voisins immédiats.
Cette défiance est notamment nourrie par la cascade constante des calculs
économiques et des prévisions. Défiance qui accélère donc la récession et la
dimension des problèmes… rendant les prévisions pessimistes encore plus vraies.
Que pensent les économistes
de leurs prévisions et du sérieux du calcul économique ?
La lecture du
numéro de juin-juillet 2010, de la revue Jaune et la Rouge, revue des anciens
de l’École Polytechnique, qui était consacré aux « Nouveaux défis de la
théorie économique »1, est instructive :
- Patrick Artus,
Directeur des études et de la recherche de Natixis, y disait que les économistes
utilisaient des « modèles
mathématiques (…) très éloignés de la réalité » et qu’il était
difficile de « prévoir l’économie dans un
monde d’équilibres multiples, ou, de manière équivalente, de crises systémiques ».
- André Lévy-Lang,
ancien Président de Paribas, écrivait que : « C’est sans doute la faiblesse la plus grave des premiers modèles
utilisés par les financiers, ils ne prennent pas en compte le comportement des
acteurs des marchés. ». Il ajoutait ce propos paradoxal et du style
méthode Coué : « Et pourtant, avec
ces modèles très imparfaits, voire faux, les marchés de dérivés se sont
développés, et ils ont permis, en trente ans, de créer beaucoup de richesses,
non seulement pour les financiers mais pour l’ensemble des économies mondiales. »
- Thierry de
Montbrial, fondateur de l’Institut
français des relations internationales et ancien Directeur Général du Centre
d’analyse et de prévision, était encore plus net en disant que : « L’incertitude pure affecte à des degrés
divers la vie de tous les hommes. Chacun a sa part, fut-elle modeste, de
création et de liberté. C’est pourquoi aucun raisonnement probabiliste ou
statistique ne pourra jamais enfermer durablement les comportements humains
même agrégés. (…) On ne doit pas prendre la science économique trop au sérieux,
c’est-à-dire jusqu’au point de métamorphoser des modèles théoriques en dogmes
ou idéologies, ce qui est manifestement une tentation pour certains
scientifiques en mal de notoriété. »
Mais donc si l’on
ne peut pas prendre la science économique au sérieux, pourquoi donne-t-on tant
d’importance à des données comme le PIB ou le taux de croissance ?
Pourquoi s’appuie-t-on dessus pour évaluer la performance d’un pays, son risque
et le taux d’intérêt pour ses emprunts ?
Car ce taux d’intérêt
sera lui bien réel, et conditionnera alors la capacité du dit pays à faire face
à ses dettes, dettes qui sont elles-aussi bien réelles ?
Est-ce bien
raisonnable de continuer à déraisonner ?


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