28 août 2012

L'ENTREPRISE EST UNE CONSTRUCTION CONTINGENTE

BEST OF (22-31 mai)
L’entreprise n'est pas née de nulle part 
Quand je lis des traités sur le management des entreprises ou sur la stratégie, j’ai souvent l’impression que leurs auteurs considèrent que l’entreprise est une entité tombée du ciel, née pour toujours et qu’émettre des critiques la concernant est un crime de lèse-majesté. Je pense exactement le contraire. L’entreprise est une construction contingente, c’est-à-dire qu’elle est issue d’un passé dont on ne peut faire table rase, qu’elle n’a pas vocation à vivre éternellement et qu’elle n’est pas un bien idéal.
Pour m’expliquer, je vais aujourd’hui et dans les deux prochains articles reprendre chacun de ses points.
Commençons donc par la question suivante : L’entreprise est-elle une entité tombée du ciel ?
Bien sûr que non ! L’entreprise, telle que nous la connaissons, n’est un produit « hors-sol », une invention qui aurait surgi de nulle part, un peu comme un don d’un Dieu de l’Économie et de la Performance.
Bien au contraire, elle est le fruit d’une évolution, et est profondément enracinée dans l’histoire de notre monde et des humains qui l’habitent. Elle est née au moment de la révolution industrielle, a pris son essor avec le développement des échanges internationaux et est en train de muter sous les coups de boutoir des systèmes d’information, d’Internet et de la financiarisation du monde.
Comment donc prétendre comprendre l’entreprise en faisant l’impasse de notre histoire collective ? Pourtant, je vois bien peu d’ouvrages traitant du sujet prendre le temps de cette réflexion. Ils théorisent, dessinent de beaux schémas et des formules mathématiques, un peu comment autant de formules magiques et divinatoires. Se croient-ils donc les grands prêtres de l’entreprise ? Ont-ils eu la vérité révélée ? Un Dieu de l’entreprise leur a-t-il transmis les tables de la loi du management au sommet du Mont de la Création de la Valeur ?
A l’inverse, pourquoi ne pas tirer parti des analyses que l’on peut faire sur le monde animal et sur les structures collectives qu’il a développées, ce bien avant que le moindre humain soit apparu ? Comment imaginer que la façon dont l’homme a émergé est sans impact sur la réalité des organisations qu’il a créées ? Comment ne pas voir que le fonctionnement de notre cerveau, dans ses dimensions conscientes et inconscientes, est une donnée majeure à prendre en compte ?
Tel est une des logiques du chemin que je poursuis personnellement, et voilà pourquoi vous me voyez prendre le temps d’une promenade au sein du monde avant de parler d’entreprise. Voilà aussi pourquoi je cherche à me tenir au courant des derniers développements des neurosciences, cette science du cerveau encore embryonnaire et en constante évolution.

L’entreprise telle que nous la connaissons, va disparaître
Comme l’entreprise n’est pas née de nulle part, elle n’a pas non plus vocation à perdurer toujours.
Faisons d’abord un retour en arrière au XVIIIème siècle. Y avait-il alors des entreprises ? Non, on ne trouvait pour l’essentiel que des activités agricoles et artisanales. Les seules structures se rapprochant de ce que nous appelons des entreprises, étaient celles qui s’étaient développées autour des échanges, que ce soit des échanges financiers, les banques, ou de marchandises, les compagnies maritimes. Mais si ces dernières étaient déjà puissantes et avaient un rôle majeur dans le fonctionnement des organisations humaines, elles n’avaient que peu à voir avec ce que nous appelons des entreprises, et l’essentiel de l’activité humaine fonctionnait sur un autre ordre mode d’organisation. Ce mode était local, et ne fédérait qu’un tout petit nombre d’individus entre eux.
Ce sont les découvertes de la machine à vapeur et de l’électricité qui, en autorisant à la fois la mécanisation des processus autrefois artisanaux et l’essor des transports, ont permis la naissance de la fabrication en chaîne et l’émergence de structures collectives capables de produire, expédier et vendre en masse, ce progressivement dans le mode entier.
Une autre invention avait aussi été nécessaire à cette émergence, mais celle-ci était née avant cette mécanisation du monde : c’est la naissance de l’imprimerie. Sans documents imprimés, impossible d’imaginer le développement de méthodes standards et leur propagation dans des structures collectives mobilisant plusieurs milliers de personnes, voire plusieurs dizaines de milliers. Sans imprimés, pas non plus de communication vers les consommateurs et pas de publicité.
Revenons maintenant à aujourd’hui.
Pourquoi après environ deux cents ans d’émergence, d’expansion et de sophistication de ce que nous appelons des entreprises, est-ce que je m’interroge sur leur mutation profonde à venir, et donc sur, de fait, leur disparition, du moins en tant que systèmes tels que nous les connaissons aujourd’hui ?
Parce que les deux piliers qui ont été à l’origine de la naissance des entreprises sont en train de muter.
Que s’est-il passé depuis une cinquantaine d’années ? Nous avons en quelque sorte réinventé l’imprimerie, c’est-à-dire notre façon de stocker et diffuser de l’information. Comment ? D’abord avec le développement des systèmes informatiques, puis plus récemment avec Internet. Notre relation à l’information est en train de se transformer d’une triple façon : effondrement du coût de stockage ; enrichissement exponentiel de ce qui peut être stocké (à la fois par le multimédia et par les liens d’abord web, puis maintenant 3.0) ; accessibilité instantanée, constante et universelle (sans fil, à très haut débit et sur toute la planète)
Parallèlement à cette révolution de l’information, nos relations à l’énergie et à la mécanisation sont, elles-aussi, en train de muter. Sans entrer ici dans une analyse détaillée et exhaustive, je peux citer : raréfaction des énergies fossiles, prise en compte des effets cumulatifs sur notre écosystème, apparition de « moteurs biologiques », robotisation, ...
À ces deux mutations, s‘ajoutent celles qui portent sur l’être humain lui-même : élévation du niveau de formation, allongement de la durée de vie, transformation de la cellule familiale et diminution du nombre d’enfants, modification de la relation avec la géographie (physiquement par le voyage, virtuellement par les connexions internet)…
Comment dès lors imaginer que tout ceci ne va pas impacter en profondeur les entreprises ? Comment croire que notre façon d’organiser collectivement  notre travail et nos échanges ne va pas aussi muter ? Comment finalement penser que nous nous enrichirons demain individuellement et collectivement comme hier ?
Bref comment ne pas voir que les entreprises vont mourir bientôt, du moins sous la forme que nous leur connaissons aujourd’hui ?
Quelle nouvelle forme va émerger ? Impossible à dire. Comment la chenille pourrait-elle se penser papillon ?
L’entreprise ni Dieu, ni Diable
Dans mes deux derniers articles, j’ai expliqué pourquoi d’abord il ne fallait pas penser les entreprises comme nées de nulle part, mais bien les comprendre comme le fruit de l’histoire de notre monde, pourquoi ensuite elles vont muter et se transformer en profondeur, ce très prochainement. Je terminais avec l’affirmation qu’il était impossible de prévoir quelle serait la nouvelle forme d’organisation qui viendrait à émerger, en prenant l’image de la chenille incapable de se penser papillon.
Peut-on toutefois mettre l’accent sur quelques points qui pourraient structurer cette émergence ? Je vais m’y risquer…
Mais avant cela, je voudrais d’abord m’élever contre une forme de double dogmatisme dominant :
  • d’un côté, la propagation croissante d’un discours venant faire des entreprises une sorte de Deus ex machina, sources d’exploitation à la fois des hommes qui la composent, des clients qu’elles exploiteraient et de la planète qu’elles videraient de sa substance,
  • de l’autre, une forme de sanctuarisation des entreprises comme l’outil absolu et idéal de la création de valeur, du développement économique et du progrès.
Les entreprises ne valent ni ces anathèmes, ni ces sacralisations, et le capitalisme qui les sous-tend non plus. 
Le monde est en perpétuelles création et transformation, sous la triple dynamique de l’accroissement de l’incertitude, de la multiplication des emboîtements et des émergences nouvelles.
Comprenons seulement que nous sommes à la fin d’un mode d’organisation – et non pas d’un cycle, car le mot de cycle supposerait un retour en arrière –, et que la complexité et la richesse de nos systèmes collectifs vont franchir une nouvelle étape.
Les tensions qui se répandent sont le témoignages des émergences en cours : les transformations réelles ne peuvent se faire sans mettre en tension tout ce qui existe. Accuser les entreprises de maux parfois réels mais dépassés n’est pas pertinent ; vouloir lutter contre ces transformations au nom d’une idéalisation de ce qui a précédé est dangereux et inopérant.
Comprenons donc qu’il ne nous faut plus réfléchir à partir du passé, que nos expériences sont de plus en plus contreproductives, et préparons-nous aux émergences en cours.
Quelles sont donc les forces en cours ?
La matière devient rare, l'information surabondante
Quelles sont donc ces lignes de force qui pourraient structurer l’émergence de nos nouvelles organisations économiques collectives ?
J’en vois trois essentielles – du moins à ce jour ! – : la relation à l’information et à la matière, la relation à l’espace et à la géographie, les rôles de l’argent et de l’homme.
Dans cet article, je vais aborder la première. Je traiterai les suivantes dans mes deux prochains articles.
En caricaturant mon propos, je pourrai dire que nous passons d’une économie où la matière était abondante et l’information rare, à l’inverse.
En effet, jusqu’à présent, nous, humains, étions en petit nombre, et chacun de nous – du moins la plupart – consommions peu par individu. Ainsi nous étions face une abondance de matières premières, et le modèle économique dominant s’est construit sur le peu de dépendance vis-à-vis de ces matières premières. Un axiome implicite était qu’elles seraient toujours là et en quantité suffisante, quoiqu’il arrive. Il a fallu voir apparaître des entreprises géantes qui, à quelques-unes, ont pu se construire des empires en s’accaparant certaines d’entre elles – ou sur leur accès, ce qui revient au même –. Ce n’est donc pas que la matière était rare, mais que son accès était contrôlé.
Parallèlement l’information était limitée, son accès difficile et le savoir l’affaire de quelques-uns. Ce qui limitait la croissance était finalement cette intelligence à se servir de la matière disponible. Il devenait dès lors logique de payer très cher des cerveaux exceptionnels et des talents rares, et peu une matière qui ne l’était pas.
L’organisation correspondante, même si elle n’était plus taylorisée, restait avec un grand écart entre une tête pensante et une masse obéissante (d’abord dans les usines, puis dernièrement dans les bureaux).
Aujourd’hui la relation s’inverse, car nous consommons notre planète plus vite que les ressources ne se renouvellent, alors que, grâce aux développements de l’éducation,  de l’informatique, des télécommunications et d’Internet, la quantité d’informations disponibles explosent et que son accès est quasi universel.
On voit déjà se transformer les modes de management et d’organisation, avec l’émergence de réseaux horizontaux, la diffusion des connaissances et des processus de décisions, l’acceptation d’une direction intégrant le lâcher prise.
Côté production, comment imaginer que nous allons pouvoir durablement produire des voitures en nombre croissant qui, la plupart du temps, restent immobiles, et qui, quand par exception elles se déplacent, le font avec une seule personne à bord, le conducteur ?
Le territoire n'est plus ou si peu, mes voisins ne sont plus les mêmes
De plus en plus de compétition pour la matière, de moins en moins pour l’information (voir mon article précédent « La matière devient rare, l’information surabondante »), et une entreprise et des hommes qui sont de plus en plus hors sol, ou qui, du moins, ont une relation nouvelle et distante avec le territoire et la géographie.
Historiquement pourtant toutes les entreprises sont nées quelque part et sont le fruit et l’expression de leur lieu de naissance : McDonald ou Coca-Cola n’auraient pas pu émerger ailleurs qu’aux États-Unis, Sisheido qu’au Japon ou L’Oréal qu’en France.
Mais depuis ces dernières années, tout a changé sous l’effet de mutations concomitantes et cumulatives.
Tout d’abord l’internationalisation, puis la globalisation de leurs opérations. Il est bien loin le temps où ces grandes entreprises avaient un état-major monoculturel et n’était qu’une juxtaposition d’entreprises locales. Elles ont, chacune à sa façon, entrepris un métissage qui, sans faire disparaître la réalité de leur origine, l’enrichit des apports de chacun. Ainsi par exemple, si L’Oréal reste différent d’un Procter & Gamble dans sa façon d’aborder un marché, de s’organiser et de s’y développer, l’entreprise n’en est pas moins de plus en plus chinoise en Chine, russe en Russie ou américaine aux USA… devenant par là-même un être hybride, nouveau et complexe.
Ensuite chacun de nous, chaque homme ou chaque femme qui participe à ces entreprises, nous avons une relation différente avec le pays et le territoire où nous nous trouvons. C’est ce qu’a notamment très nettement explicité Michel Serres dans ces différents livres.
Comme il le résumait dans une conférence tenue en janvier 2011 : « Avant, notre adresse nous repérait dans l’espace. Aujourd’hui nos adresses sont le téléphone portable et l’ordinateur, ce sont deux adresses qui ne sont plus repérées dans l’espace. (…) On est dans un nouvel espace topologique où on est tous voisins. Les nouvelles technologies n’ont pas raccourci les distances, il n’y a plus de distance du tout. » L’essor récent des réseaux sociaux, et singulièrement Facebook, invente de nouvelles appartenances, de nouveaux voisinages, de nouvelles interactions.
Enfin ce brassage des origines et des cultures n’est pas seulement organisationnel dans les entreprises ou virtuel dans les réseaux, il est aussi de plus en plus physique dans nos villes. Il suffit de marcher, les yeux ouverts, dans les rues de Paris pour y constater la diversité qui y déambule. Toutes les races, toutes les religions, toutes les cultures s’y télescopent… souvent non sans mal.
Comment dès lors l’entreprise, qui est avant tout l’expression d’un mode d’organisation collective des hommes, ne s’en trouverait pas changée… et en profondeur ?
Des hommes, des machines... sans argent ?
Après le passage à la raréfaction de la matière et l’abondance de l’information (voir « La matière devient rare, l’information surabondante ») et à la déterritorialisation (voir « Le territoire n’est plus ou si peu, les voisins ne sont plus les mêmes »), voici le troisième et dernier volet de la mutation des entreprises, le changement portant sur les hommes, l’argent et les machines.
Qu’observe-t-on en effet ?
Tout d’abord une rupture dans l’organisation des processus industriels et administratifs, et un changement dans la relation travail-homme-machine. La diffusion massive des technologies de l’information au sein de tous les composants de l’entreprises – dans les machines-outils, dans les systèmes de pilotage, dans la bureautique, dans les bases de données, dans les systèmes expert… - , modifie en profondeur la notion de travail, ainsi que le rôle et la place des hommes et des femmes qui sont présents dans les entreprises.
On n’est bien loin déjà du temps des ateliers caricaturés dans Les Temps modernes de Charlie Chaplin, et le coût réel du travail, c’est-à-dire la relation entre la valeur ajoutée effectivement produite et les dépenses en personnel, dépend de moins en moins du niveau de rémunération, et de plus en plus de la motivation, du niveau de formation et de la capacité à se confronter et à travailler ensemble.
Quant à l’argent, c’est peu de dire qu’il occupe aujourd’hui un rôle plus que jamais central. Inventé à l’origine comme un moyen nécessaire pour sortir de l’économie de troc, et permettre l’émergence des économies modernes, il est devenu une valeur en soi, et l’emballement de la sphère financière en témoigne.
Mais est-il si certain que cet argent va garder cette place centrale ? Comme la généralisation des systèmes de communication temps réel et la diffusion d’intelligence dans les réseaux est devenue une réalité, il devient possible, dans de nombreux cas, de boucler des transactions faisant intervenir un grand nombre d’acteurs – une sorte de nouveau quasiment infiniment sophistiqué et complexe –,  et donc en se passant de l’intermédiaire financier.
Va-t-on alors voir naître des nouvelles entreprises tirant parti de ce nouveau paradigme d’une relation non intermédiée par l’argent, et bâtie sur un couple homme-machine inconnu encore ?

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