18 févr. 2017

DANS LE SACRÉ DES EAUX DU GANGE

L’eau est l’essentiel, les monuments l’accessoire
Je pris conscience de la scène qui se déroulait devant moi : dans le Gange, les toilettes s’étaient faites rares, les prières les avaient remplacées. Je regardai des Indiens descendre lentement dans l’eau, s’immerger jusqu’à la ceinture, avec des coupelles prélever un peu du précieux liquide et s’en asperger religieusement, renouveler de nombreuses fois les gestes, puis remonter sur les marches pour laisser sa place à d’autres qui, calmement, le regard perdu dans le lointain, attendaient leur tour.
Je décidai de m’approcher. 
Quelques minutes plus tard, j’étais assis sur la dernière marche du ghât, mes sandales posées sur le côté, les pieds dans l’eau. Elle était délicieusement tiède.
Un peu au large, des pneus réunis constituaient un ponton flottant. De jeunes adolescents nageaient autour, l’escaladaient, et en plongeaient. Arrière-plan enjoué où le religieux n’avait pas sa place. L’un d’eux m’aperçut et me fit de grands signes de main. Au bout d’un moment, je compris qu’il me proposait de les rejoindre. 
Pourquoi pas après tout ? Il faisait si chaud, et un bain ne pouvait pas me faire de mal. J’ôtai mon tee-shirt et en short descendis dans l’eau. 
Les marches du ghât se poursuivaient sous l’eau, et je découvris pourquoi les fidèles pouvaient si facilement se tenir debout pour leurs ablutions rituelles. Au bout de quelques pas, je sentis le vide sous mes pieds, et piquai tête la première dans le fleuve. 
Comme une gifle, je reçus la force du courant. De l’extérieur, impossible de la percevoir, tant le Gange semblait presque immobile. Il n’en était rien. Musclé par les pluies de la moisson, il voulait m’avaler et m’emporter. Heureusement, je suis bon nageur, et en tirant des bords, atteignis le ponton et me hissai dessus.
De là, les perspectives étaient inversées : ce n’était plus le Gange qui coulait, mais la ville qui s’affaissait vers lui. Chacun des ghâts, chacune des maisons, chacun des arbres glissaient à son appel. Les monuments de Bénarès n’avaient pas d’importance par eux-mêmes, ils n’étaient que des prétextes, des faire-valoir pour célébrer le Gange.
A l’inverse, en France, l’eau n’est que le reflet et le miroir du spectacle : Notre-Dame se mire dans la Seine, et le Mont Saint Michel surgit au rythme des marées. En aucun de ces lieux, l’eau n’a d’existence propre. Elle n’est pas porteuse de sens, il est ailleurs : il est dans le monument qui la domine. Même les eaux de Versailles ne sont que l’accessoire, un embellissement, une virgule sur l’essentiel, c’est-à-dire le château.
Ici, à Bénarès, les bâtiments ne sont qu’un décor qui souligne le cours du Gange, les ghâts des chemins pour permettre de l’adorer et de s’y plonger. 
L’eau est le sacré, l’expression de la puissance divine. Elle est prête à accueillir les hommes, les laver de leurs souillures, et les emporter dans son mouvement permanent. C’est elle qui donne vie à ce qui l’entoure. Le creux est le plein. La permanence est dans le mouvement, l’accessoire dans l’immobile.
Sous le soleil finissant, je restai allongé sur le ponton. Les adolescents étaient partis depuis longtemps. J’étais seul. Aucun bruit. Juste celui du frottement de l’eau. Je rêvais à la limite de l’endormissement.

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