22 févr. 2011

UN CHIMPANZÉ PEUT-IL, NON SEULEMENT VOIR, MAIS PENSER QU’IL VOIT QUELQUE CHOSE ?

Quand une philosophe s’intéresse au monde animal
Joëlle Proust, dont je donnais hier un patchwork de son livre La nature de la volonté, mène des travaux sur les animaux, dont elle tire toute une série de réflexions passionnantes sur leur comportement, et leur capacité à penser. Une façon originale et efficace de revisiter en conséquence comment nous êtres humains pensons… Voici un patchwork tiré de son livre paru en 2010, Les animaux pensent-ils ?.
Y a-t-il une exception humaine ?
« La maîtrise du langage, la faculté d’apprendre et l’essor de la culture qui lui sont associés permettent à l’humanité de s’extraire de la lutte pour la survie, et d’échapper aux pressions évolutionnaires. (…) Cette représentation naïve est rarement explicitée ; elle forme un compromis entre la conviction centrale (nous ne sommes pas des animaux) et la reconnaissance que les hommes, en effet, sont porteurs de gènes et qu’ils sont les produits de l’évolution. La solution de cette contradiction consiste dans l’idée intuitive que la possession du langage et de la pensée, souvent attribués à l’origine divine des hommes, les élève au-dessus du règne animal et met un terme à l’évolution biologique des hommes. »
« Dès le Xe siècle av. J.C., les religions monothéistes chassent les croyances totémiques et les polythéismes qui divinisaient certains animaux. Dieu a créé l’homme à son image, a fait de lui le centre de sa création, et lui a donné une âme immortelle : l’attrait de ces idées est de permettre de se penser en opposition avec la nature, en particulier avec la nature animale. »
Mémorisation, catégorisation, conceptualisation… et pensée
« Les protoreprésentations, apprentissages de quelques secondes, sont des précurseurs d’états cognitifs stables. La phase ultérieure est atteinte quand l’animal devient capable de classer les objets et évènements qu’il perçoit et d’en mémoriser l’occurrence. Un animal parvient à tirer parti de l’expérience passée s’il est équipé pour catégoriser ses entrées perceptives afin d’agir conformément aux exigences de chaque catégorie. C’est par exemple ce que fait l’araignée qui sent vibrer sa toile. Dis-moi comment elle vibre, je te dirai ce que j’aurai à dîner. »
« Le contenu d’une protoreprésentation est « immergé ». Une représentation est « détachée » à partir du moment où son contenu n’est pas centré sur la manière particulière dont l’organisme utilise l’information. Sa fonction est de renvoyer à un objet, un évènement du monde, indépendamment de la position, de l’état épistémique ou motivationnel de l’organisme porteur de la représentation. (…) La pensée, par définition, implique qu’une représentation puisse être vraie ou fausse, non seulement du point de vue d’un interprète extérieur, mais aussi du point de vue du porteur de la représentation. »
« La conceptualisation est une vaste entreprise de réduction de l’information. Elle convertit les entrées perceptives en catégories. Elle permet d’ignorer tout ce qui est sans pertinence pour l’action présente ou future. »
« La première étape qui marque l’apparition de représentations consiste dans la capacité d’extraire des régularités du monde, et de les utiliser pour contrôler son propre comportement. (…) La deuxième étape dans l’évolution de la capacité représentationnelle confère à l’animal la capacité de diversifier ses modes de réponse en fonction des circonstances typiques, mais par voie réflexe, et sans possibilité de sélectionner un mode de réponse parmi un échantillon de possibilités. (…) L’accès à la référence intervient avec la troisième étape, celle où l’animal acquiert la capacité de répondre à des conditions extérieures représentées comme telles. L’animal possède maintenant un système perceptif apte à extraire des invariants dans le monde. »
Communiquer sans langage ?
« Les animaux non langagiers d’une même espèce communiquent entre eux et avec les autres individus de leur environnement sur la base de trois types d’informations : les indices durables qu’ils portent, les traces ou signes qu’ils déposent, et les signaux qu’ils émettent. »
 « Que faut-il entendre par langage ? C’est un ensemble de formules organisées par une grammaire (…) et pourvues d’une représentation. (…) Il suppose la compréhension de l’intention qui préside à l’envoi du message. »
« Ce qui doit tendre à être modifié pour qu’il y ait communication, ce sont les dispositions du récepteur, c’est-à-dire les croyances et les préférences qui détermineront ses actions. »
« L’altruisme communicationnel n’est qu’une apparence. Si l’on regarde les choses de plus près, la communication est une forme de donnant-donnant dans laquelle les participants cherchent à tirer leur épingle du jeu. La tricherie n’est pas du tout exceptionnelle, et l’on doit s’attendre à ce qu’elle se produise chaque fois que les circonstances le permettent. (…) Plonger l’adversaire dans l’incertitude sur ses véritables intentions est beaucoup plus efficace que de lui fournir la possibilité de prédire ce que l’on va faire. (…) Le signal couteux tend à être un signal honnête, dans la mesure où il est impossible de le copier sans frais. (…) Résumons l’analyse. Les signaux ont une fonction sémantique normale. Mais ils ne sont pas toujours émis de manière fiable, parce qu’il n’est pas de l’intérêt de l’émetteur d’être fiable. »
Et la conscience de soi ?
« Un chien peut-il se dire quelque chose comme « Il se trompe s’il croit qu’il va trouver son os là où il l’a laissé » ? Un chimpanzé peut-il, non seulement voir, mais penser qu’il voit quelque chose ? Est-il capable de se représenter sa propre vie ? »
« Comprenant le fait qu’autrui a des états mentaux, l’individu humain sait aussi qu’il faut savoir pour faire, apprendre pour mieux faire ; il peut agir collectivement. Il échange des signaux pour échanger des connaissances. Il développe une culture fondée sur la dissémination et la sélection des représentations les plus efficaces. »
« Le philosophe américain Ned Block (1995) appelle « conscience phénoménale » ou encore « P-conscience », l’impression subjective qu’éprouve un organisme quand il est éveillé (et qu’il n’est pas dans le coma), que cette impression émane d’une expérience perceptive, agentive, émotionnelle, etc. (…) la seconde dimension, la « conscience d’accès » renvoie à la capacité d’utiliser des représentations dans un comportement : observer l’environnement pour en extraire une information, choisir l’action adaptée, communiquer avec d’autres sur un changement donné, etc. (…) On peut facilement identifier des cas de conscience d’accès sans conscience phénoménale , par exemple lorsqu’on pilote son véhicule « en ayant la tête ailleurs ». »

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