10 févr. 2018

COURIR POUR FUIR ET NE PLUS PENSER

Nouvel extrait de mon livre « Coming in » : Écartelé entre passé factice et futur inconnu 
"Seule échappatoire, la course à pied. Courir pour fuir, ne plus penser. Toujours les mêmes parcours : en semaine, des tours sur l’avenue de Breteuil ; le week-end, un grand tour de plus de vingt kilomètres associant bois de Boulogne et parc de Saint Cloud. Tourner physiquement en rond pour au moins ne rien empirer. 
Enfiler mon short, mon débardeur et ma paire d’Asics. Glisser mon iPhone dans mon brassard après avoir choisi la musique du jour, et emboîter le casque dans mes oreilles. Commencer à courir d’abord lentement – muscles trop durs, trop froids –, puis accélérer tranquillement. Parvenir à cet état où, drogué par l’endorphine qui se répandait en moi, je flottais. 
C’étaient les seuls moments où la tension qui m’habitait disparaissait. La morphine du rythme hypnotique et la monotonie du parcours toujours identique me conduisaient à ne plus penser. Je ne percevais plus que l’élasticité du sol, la régularité de mes foulées. 
Enfoui dans la bulle de la musique et la pulsation du sang qui vibrait dans mes tempes, coupé de tous, de Cécile comme de Marc, je m’immergeais au plus profond de mes neurones. Je quittais mon corps. Seul, il continuait la course. Plus tard, je le réintégrerais.
Je retrouvais la chaleur de lieux accessibles et connus que de moi-même. Je redevenais l’enfant quasiment autiste à qui personne – ni mes parents, ni mes sœurs, ni quiconque – n’avait jamais eu accès. Pas de vrais amis, peu ou pas de jeux à plusieurs. Solitaire avant tout. Reclus en moi. 
Assis sur ma chaise, face à mon petit bureau, je rejouais des parties contre moi-même, scrabble ou échec. J’inventais mes propres règles. Ou alors un problème de mathématiques. Ce n’était pas pour rien que j’avais excellé dans cet art des constructions théoriques et mentales. J’élaborais des scénarios complexes et enchevêtrés. Je construisais des univers où les symétries n’en étaient pas, où les additions n’existaient pas, où les nombres n’étaient pas encore nés.
Loin de Marc, de Cécile et de mes enfants, loin du monde, je surfais des vagues que ni mes passions, ni mes envies, ni mes répulsions n’atteignaient. Un surf revigorant où les claques de l’eau me lessivaient en profondeur. Plus rien ne me perturbait. Dissous dans mon passé, j’y renaissais.
Je revoyais l’adolescent qui hantait les vestiaires des piscines, guettait des corps dénudés, et aimait s’y exhiber. Celui qui déjà n’aimait que des sexes semblables au sien, mais sans le comprendre, ni même s’en rendre compte. Je réhabitais les tentes de mes nuits de scout, où, glissé en slip dans mon duvet, j’attendais en vain un partenaire aventureux. Je repensais à ce petit voisin avec qui je me cachais sous une table couverte de multiples tissus la transformant en abri étanche à tous les regards. 
Je m’asseyais à nouveau aux côtés d’Alexandre, un blond camarade de classes préparatoires dont j’étais amoureux sans le savoir. Je repassais de longues soirées, installé sur le lit de sa chambre. Je revivais des week-ends de révision dans sa maison de campagne. Je me voyais le convaincre de m’accompagner pour mon voyage de noce. Je le regardais faire l’amour dans les eaux claires de la mer grecque. Je comprenais que c’était à la place de son amie que j’aurais aimé être, et non dans les bras de Cécile.
(…)
Je réémergeais de mes courses sans guérison, ni solutions. Juste provisoirement calmé, heureux d’avoir plané. Un long shoot. Je savais que demain, une autre dose me serait nécessaire. Plus forte. Plus intense. Plus profonde. La journée comme la nuit seraient longues. Tiraillé entre un passé et un présent incompatibles. Marc ou Cécile. Quel futur ?"

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