Avant, les contours étaient précis : on savait où on était né, quelles étaient ses racines, quels étaient les territoires où l'on allait habiter. Le dehors était un peu théorique, on était protégé par les distances, les appartenances géographiques avaient un sens. Certes, il y avait bien des échanges, mais ils n'étaient finalement que superficiels, ils venaient apporter les épices qui nous étaient nécessaires. Ceci était vrai du moins en Europe, aux États-Unis ou en Chine. Pour ce qui est de l'Afrique, de l'Amérique ou de l'Inde, ils avaient connu les « joies » de la colonisation et avaient contribué à notre richesse.
Mais pour un Français, ceci restait théorique. Il savait bien que l'on avait des colonies, il se doutait que l'on y était pauvre et sale, mais bon, pour sa vie quotidienne quelle importance ? Assis dans la chaleur de sa mère patrie, conforté par des politiques qui se gardaient bien de lui expliquer que notre prospérité relative n'était possible que grâce à la pauvreté des autres, il était tranquille dans ses frontières. Finalement les brumes de sa pensée lui masquaient la réalité du reste du monde, qui n'était qu'un sujet de reportages ou d'excursions touristiques.
Les frontières étaient alors une réalité, les limites avaient un sens : elles nous protégeaient et servaient à défendre les avantages acquis, elles étaient les remparts de la forteresse de nos privilèges. A l'abri de ces frontières, nous étions cramponnés à la pente pour résister à tout changement.
Ces frontières n'étaient pas seulement physiques, mais aussi – et peut-être surtout – culturelles : nous avons construit au fil des années un ensemble de certitudes justifiant et expliquant l'existence de nos avantages. Appuyés sur un racisme toujours sous-jacent, soutenus par nos religions – juives et chrétiennes –, par les pensées issues du « Siècle des lumières » – rien que le fait d'avoir appelé ce siècle ainsi montre l'arrogance de notre pensée –, et par la si fameuse « Déclaration des droits de l'homme », sereins, nous dominions le monde, certains que c'était pour le bienfait de tous.
Certes nos frontières locales fluctuaient en fonction des aléas des mariages princiers ou des guerres, certes nous avions droit à notre quantum de morts, certes le siècle dernier a été celui des pires atrocités, mais nous faisions, pour ainsi dire, cela en famille. Et comme tout le monde le sait, les batailles familiales sont les pires. On était entre soi : tout Français savait depuis longtemps qu'un Allemand ou un Anglais n'étaient pas des Français, mais c'étaient quand même des cousins proches. D'ailleurs les Alsaciens pour parler des autres Français ne disaient-ils pas « les Français de l'intérieur »…
Par contre, ceux qui étaient vraiment différents, ceux qui n'étaient pas comme nous, ceux vis-à-vis desquels il fallait se protéger – au moins au cas où… –, c'étaient tous les autres : les Africains, les Asiatiques, les Arabes… Les pensées libérales développaient bien des discours en surface non racistes, mais dans les faits, nous faisions tout, individuellement et collectivement, pour défendre nos avantages si longuement construits, un peu comme un syndicat d'une entreprise, pour défendre les intérêts de salariés qu'il représente, laissera, sans états d'âme, se dégrader les conditions de travail chez les sous-traitants. Égoïsme bien humain, me direz-vous…
Certes, mais aujourd'hui tout est en train de voler en éclat : les brumes de la globalisation et des connexions informationnelles sont venus dissoudre les frontières. Quand je marche dans les rues de Paris, je ne sais plus ce que veut dire être Français : tout se mélange, tout se transforme, tout s'enrichit mutuellement. Les races sont multiples, et bon nombre ne sont plus des immigrés, mais bien des citoyens français ; la langue se transforme, s'hybridant de la richesse venue des banlieues. Les biens, physiques comme culturels, sont « multilocalisés », c'est-à-dire sont le fruit d'un processus de production impliquant plusieurs pays. Il en est ainsi aussi bien de la musique – de plus en plus elle nait du croisement des histoires musicales – que d'une automobile !
(à suivre)








