28 oct. 2013

POURQUOI TANT DE DÉSORDRE, IMPRÉVISIBILITÉ ET IRRÉVERSIBILITÉ ?

Les poupées minérales : l’expansion imprévisible (2)
Voici donc la triple logique de construction des poupées russes, de leur multiplication et de leur extension : plus de désordre, plus d’imprévisibilité, plus d’irréversibilité.
Mais, permettez-moi de poser une question irrévérencieuse au génial architecte qui, selon d’aucuns, serait peut-être à l’origine de notre univers, et qui en aurait défini les règles et le mode de construction : pourquoi diable, tant de désordre et d’incertitude, et, pourquoi n’avons-nous pas droit à la gomme pour effacer ce qui nous dérange ? Pourquoi nous avoir condamnés à la pagaille, l’anarchie et l’aléatoire, et à vivre à jamais avec les conséquences de nos erreurs ? Est-il un démon voulant rendre notre temps passé sur Terre le plus compliqué possible ? Bref, pourquoi nous a-t-il pourri à ce point notre existence ?
Il n’est jamais bon de s’apitoyer sur son sort, et il est toujours préférable de chercher une raison positive à ce que l’on vit comme une contrainte. Aussi plutôt que de se défouler les nerfs sur un créateur lointain et potentiel, interrogeons-nous sur l’utilité éventuelle de l’entropie et du chaos, et de l’irréversibilité qui va avec.
A quoi peuvent-ils bien servir ? En fait, ils sont indispensables au bon fonctionnement de notre monde :
- Le désordre et les processus chaotiques apportent la résilience, c’est-à-dire la capacité à résister aux aléas et aux turbulences : avec eux, les systèmes sont localement instables et imprévisibles, mais structurellement stables. Sans eux, ils seraient cassants et fragiles. Dans les tempêtes, il vaut mieux être roseau que chêne : « Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici contre leurs coups épouvantables résisté sans courber le dos ; mais attendons la fin ». Mais ces mouvements sont si rapides que nous avons à tort une image de la permanence et de l’immobilité : nous voyons les structures globales, celles qui restent peu ou prou inchangées, mais ni leurs ondulations, ni les trajectoires erratiques de toutes les particules qui les composent.
- L’irréversibilité permet la synchronicité des actions et la vie en commun. Imaginez que chacun d’entre nous puisse constamment revenir en arrière et changer un des paramètres. Comme il y a fort à parier qu’aucun de nous ne voudrait les mêmes modifications, notre univers serait instable, et nous n’aurions aucun présent en commun. Résilience et irréversibilité sont liées.
Donc si désordre, incertitude et irréversibilité sont en première analyse sources de souffrances et de complications, ils sont surtout indispensables à l’existence même de notre univers. Apprenons donc à faire avec.
(extrait des Radeaux de feu)

25 oct. 2013

DÉCALAGES

Rencontres indiennes (5)
Pris dans la chaleur étouffante du désert de Jaisalmer, je suis à la recherche d’un endroit pour me rafraichir et m’asseoir un moment.
Mon regard se promène alentour, et est soudain arrêté par une proposition surprenante : comment imaginer trouver ici un restaurant OM ?
Est-ce la création d’un supporter nostalgique et perdu aux fins fonds du Rajasthan ? Dois-je m’attendre à voir surgir quelques footballeurs, et rebondir un ballon ?
Ou cet « Om » n’est-il que le rappel du son lancinant souvent répété dans les prières des Yogi ?
A tout prendre, je préfère en rester à l’idée d’un Marseillais, d’origine ou de cœur, perché parmi les pierres de Jaisalmer…
Le site de Hampi est une succession sans cesse renouvelée de colonnes, de frontons, d’escaliers taillés dans la roche, de superpositions aléatoires de rocs, de sentes cheminant sans but…
Tout y est nature, brut, intact… sauf de temps en temps, paradoxalement, des citernes tatouées « world heritage site ».
Est-ce pour montrer la maladresse de nos interventions, et notre incapacité à ne pas dénaturer ce que l’on touche ?
Comme l’a écrit Michel Serres, les hommes « marquent et salissent, en les conchiant, les objets qui leur appartiennent pour qu’ils le deviennent ». Et cela même quand nous intervenons pour protéger et entretenir…
Avant de l’avoir constaté dans un champ à Udaipur, je n’aurais jamais pensé que deux oiseaux de taille modeste puissent être les gardes du corps d’une vache sacrée.
Pourtant la pose est claire, et la photo en témoigne : de part et d’autre de leur maîtresse, l’œil aux aguets, ils surveillent, prêts à intervenir.
Elle, du coup, broute paisiblement, l’esprit au repos.
Belle et sereine complémentarité.
(Ces trois photos ont été prises à Jaisalmer, Hampi, et Udaipur)

24 oct. 2013

LA BEAUTÉ MINÉRALE

Les poupées minérales : l’expansion imprévisible (1)
Devant moi, Hampi, une bribe dans l’immensité indienne, un lieu impensable a priori, différent, hors du monde, en suspension et en équilibre incertain. Un paysage peuplé de jardins zen naturels et surdimensionnés, où des rochers empilés les uns sur les autres, défient les lois de la gravité. Comme si des Dieux disparus avaient sculpté le paysage à l’intention des hommes, une leçon grandeur nature, un idéal impossible à copier. Face aux statues de l’Île de Pâques, on perçoit la main de nos ancêtres disparus. Mais là, rien de tel, juste la nature belle et brute.
Comme posés au hasard au sein de cet univers massivement minéral, des temples surgissent au détour des chemins. Leur nombre semble infini. Tel un horizon de la création, leur limite est sans cesse repoussée. Je sens que mes pas n’épuiseront jamais la réserve de ces natures mortes, offrandes anonymes à des êtres tout puissants, car, quand je crois en avoir terminé, un nouveau portique dépasse d’une roche, un escalier à peine dessiné pousse à l’escalade, ou une sorte de ponton s’avance dans l’eau.
Je regarde, perplexe, les masses rocailleuses qui jalonnent les environs. Tout autour de moi, elles trônent sans ordre, posées, de ci de là, par des architectes inconnus. Impossible de voir d’où elles ont surgi. Aucune montagne à proximité dont elles ont pu se détacher. Ont-elles grossi d’elles-mêmes ? Ont-elles été enfantées par la Terre ? Ont-elles, telles des plantes, poussé et émergé depuis le sol ?
Devant le miroir de ce panorama dénué de toute vie végétale comme animale, dans cet eldorado du minéral, dans ce monde où le vivant n’a pas sa place, je sens venir à moi le flux de l’énergie de la matière inerte.
Quel chemin, le minéral a-t-il pu emprunter pour, partant de l’infinie simplicité du monde du Big Bang, arriver à la beauté complexe du paysage de Hampi ?
(extrait des Radeaux de feu)


23 oct. 2013

LES MATRIOCHKAS DU MANAGEMENT PAR ÉMERGENCE

Plan des Radeaux de feu
Avant de vous donner des extraits de mon nouveau livre, les Radeaux de feu, prenons d’abord le temps d’expliciter son plan.
Comme je l’évoquais dans l’introduction, il est structuré en trois parties.
La première, intitulée « Une histoire d’incertitude, d’emboîtements et d’émergences », est une promenade au sein des presque quinze milliards d’années qui se sont écoulés depuis le Big Bang. Elle comprend quatre temps qui correspondent aux quatre étapes essentielles – du moins telles que nous pouvons les comprendre à ce jour – : le temps du minéral, ou « Les poupées minérales : l’expansion imprévisible » ; celui du végétal ou « La vie végétale : l’art du bricolage » ; celui de l’animal ou « Les tribus animales : l’action incertaine » ; et enfin celui de l’humain ou « L’individu humain : le futur anticipé ».
La deuxième, intitulée « Notre monde : le Neuromonde », fait un zoom sur ce qui s’est passé depuis moins d’un siècle et qui explique l’accélération de l’incertitude et l’émergence d’une planète de plus en plus synchrone. Elle ne comprend, elle, que deux parties : l’explicitation de ce Neuromonde ou « Vers la connexion globale », puis les conséquences pour l’entreprise ou « L’entreprise au cœur de l’incertitude et des émergences ».
Une fois terminée cette analyse, la troisième partie porte sur les conséquences pour le management des entreprises : comment tirer parti de ce qui fait notre monde et sous-tend la dynamique du Neuromonde. Elle comprend trois parties.
D’abord, comment construire une stratégie résiliente, car le défi dans les tourbillons actuels est davantage la résilience et la constance, que l’agilité. Cette partie s’intitule « Les matriochkas d’une stratégie résiliente ». Elle commence par rappeler que les débuts sont largement plus le fruit du hasard et de la volonté que celui d’une construction voulue et maîtrisée…
Ensuite, comment agir efficacement, c’est-à-dire mettre en œuvre cette stratégie résiliente, tout en s’appuyant sur ce qui advient et n’avait pu ni être prévu, ni souvent même imaginé. Elle s’intitule : « Pour une ergonomie des actions émergentes ». Au cœur, se trouve quelques mots clés : lâcher-prise, simplicité, confrontation, confiance…
Enfin, comment diriger, c’est-à-dire comment faire pour qu’une collectivité hétérogène, multilocalisée, soumise à des contraintes différentes, construise une œuvre collective, commune, durable et qui progresse. Elle s’intitule : « Pour un Dirigeant porteur de sens et de compréhension ». Là j’y parle d’ADN, de stabilité, de calme…
A partir de demain, j’illustrerai le contenu de mon livre grâce à un patchwork d’extraits.

(extrait des Radeaux de feu)

22 oct. 2013

LES TROIS QUESTIONS CENTRALES DU MANAGEMENT PAR ÉMERGENCE

Introduction des Radeaux de feu (4)
Suite et fin de l’introduction des Radeaux de feu
Avant d’expliciter cette nouvelle façon d’aborder le management, il convient de s’arrêter sur les nouvelles caractéristiques de notre monde : en effet depuis quelques dizaines d’années, sous la triple impulsion de l’accroissement de la population, de l’apparition d’objets-monde, et du développement des technologies de l’information, nous sommes entrés dans un nouveau temps de l’évolution, le Neuromonde.
De quoi s’agit-il ? D’un monde où, sous l’effet des connexions multiples, les matriochkas  sociales changent de dimension : des émergences nouvelles sont en cours, et le collectif change de nature.
Ceci impacte directement les êtres qui sont au cœur de cette transformation, qui en sont à la fois le moteur et l’objet, les entreprises. Elles sont emportées par la vague de leur surpuissance et remises en cause dans leurs fondamentaux, la décision y est plus que jamais diffuse et diluée.
Dès lors, il n’est plus seulement souhaitable de passer au management par émergence, mais nécessaire de le faire, et, chaque jour qui passe, plus urgent.
Dans la troisième partie qui lui est consacré, j’aborde successivement l’élaboration de la stratégie et sa traduction en chemins stratégiques, l’ergonomie des actions émergentes, pour finir sur le profil du dirigeant et son mode d’engagement.
Au cœur, trois questions centrales :
Comment construire une action à long terme en univers incertain : j’y montre que la réponse n’est pas dans une agilité à tout crin, mais dans la construction de matriochkas stratégiques, combinant une enveloppe permanente et stable, et un cœur réactif et changeant. Sans stabilité, l’entreprise se désagrège dans les vagues de l’incertitude.
Comment diriger sans décider, ou plus exactement comment faire que toute l’entreprise décide : ceci amène à promouvoir l’idée surprenante que, sans « gras », il est impossible de réussir. En effet ce gras est ce qui donne des espaces de liberté à tout un chacun, et constitue les réserves nécessaires pour faire face aux aléas constants.
Comment la confiance en soi et en les autres est un prérequis pour tous : les paradigmes de la compétition et de la stimulation individuelle s’effondrent au profit de celui de la confiance. Si un dirigeant n’a pas confiance en lui, il refusera ses intuitions ; s’il n’a pas confiance en les autres, il ne lâchera pas prise. Si tout un chacun dans l’entreprise n’a pas confiance en soi et en les autres, aucun collectif ne sera possible, aucune initiative ne sera prise.
Ce sont les grandes entreprises dans lesquelles ces questions sont les plus critiques, car elles sont plus sujettes à la puissance des émergences collectives, et l’impact des individus, fussent-ils leurs dirigeants, s’y trouve de facto le plus dilué. Aussi, c’est sur elles que j’ai centré en priorité mes propos.
Mais elles concernent toutes les entreprises, ainsi d’ailleurs que les structures publiques et politiques. À chacun de piocher dans cet ouvrage, les questions et les propositions pour se construire ses propres réponses.
En route donc à la suite des radeaux de feu… 
(extrait des Radeaux de feu)

21 oct. 2013

LES TROIS PILIERS DU MANAGEMENT PAR ÉMERGENCE

Introduction des Radeaux de feu (3)
Suite de l’introduction des Radeaux de feu
Du récit de ces quinze milliards d’années, je tire trois enseignements clés qui structurent ensuite mes propositions de réponse :
1. Le caractère irréversible de la croissance de l’incertitude, et même de l’accélération de son accroissement : puisque les entreprises sont elles-mêmes inscrites dans la logique du monde, elles sont portées par cette vague et la renforcent. Dès lors, il est illusoire, voire dangereux de lutter contre l’incertitude. Il faut apprendre à vivre avec, et savoir que toute action ne peut de facto que la renforcer. Ceci encourage à privilégier les solutions les plus simples, car elles sont les plus susceptibles de s’adapter. À aussi préserver les marges de manœuvre locales, et des zones de flous pour pouvoir s’adapter à ce qui advient.
2. La cohabitation entre mouvement permanent et stabilité structurelle : à chacune des étapes du développement de notre monde, tout se transforme continûment, tout est incertain, tout est en ébullition, et pourtant des caps sont gardés, des voies s’approfondissent, des ruisseaux deviennent fleuves, des systèmes s’érigent et se renforcent. N’est-ce pas là un moyen d’interpeller notre maladie actuelle de l’instabilité ? Peut-on s’inspirer de la façon dont notre monde s’est développé pour articuler réactivité à court terme et construction d’entreprises structurellement fortes ?
3. L’importance de la puissance du collectif et de l’acceptation du dépassement : ceci débouche sur une remise en question de la force individuelle, y compris celle des dirigeants. Mais attention, cette modestie et cette lucidité ne sont pas du tout un abandon : lâcher prise n’est pas laisser faire ! C’est acceptation des limites, le préalable à une action réelle et mature. C’est comprendre que la performance des entreprises repose sur l’émergence, et que, de ce point de vue, diriger n’est pas tant décider, mais permettre des émergences efficaces. Le management par émergence est un levier puissant pour apprendre à utiliser et orienter ce que l’on constate et que l’on ne comprend pas. À l’inverse, se croire tout puissant tant dans la compréhension que dans l’action, conduit à l’impuissance réelle.
Acceptation du collectif et du dépassement, stabilité structurelle et souplesse locale, simplicité et marges de manœuvre, telles sont les trois piliers du management par émergence.
(extrait des Radeaux de feu)

18 oct. 2013

INSOLITE

Rencontres indiennes (4)
Parfois, en Inde, les vaches sacrées ne le sont plus vraiment, et apprennent à filer doux sous l’autorité des enfants.
Mais qui pourrait résister à l’avancée déterminée de cette petite fille ? Sa robe d’apparat, son pas décidé, le bâton qu’elle arbore fièrement, tout concourt à son autorité naturelle.
Comme quoi, rien n’est affaire de taille, mais tout de volonté. David l’avait démontré en son temps aux dépends de Goliath.
Est-ce que le mur effondré et le tas de débris qui s’y trouve sont le fruit d’une colère ancienne ? A-t-elle eu besoin de montrer autrefois sa toute-puissance ? Allez donc savoir…
Deux Indiens face à la mer sur le port de Bombay, avec un seau à la main. Que regardent-ils ? Que vont-ils faire ?
Veulent-ils écoper l’immensité salée ? Est-ce qu’ils croient qu’ils peuvent en venir à bout ? Non, probablement pas…
Mais alors pourquoi sont-ils là ? Rien à voir avec la piété religieuse face à l’eau du Gange. Nous ne sommes pas à Bénarès, et l’eau est ici impie. Pas de prière, pas d’ablution mystique.
Peut-être veulent-ils seulement y pêcher ? Mais comment imaginer un poisson suffisamment stupide pour sauter dans leur seau.
Non décidément, cela restera un mystère…
Après ces deux Indiens en mal de vider la mer avec leur seau, en voilà un autre qui s’attaque, lui, au sable de la plage. Avec une pelle, il remplit méthodiquement deux corbeilles qu’il ira ensuite vider un peu plus loin.
Chez nous, le sable des plages est source de jeu, et ce sont des châteaux que l’on y construit. Ou alors il sert de matelas à ceux qui sont en mal de bronzage.
Ici, le sable est ressource. Ni jeu, ni confort. Juste un matériau abondant et gratuit. Et la transpiration ne sera pas seulement produite par la puissance des rayons du soleil, mais surtout par l’effort lentement répété.
(Ces trois photos ont été prises à Hampi, Bombay, et dans le Kerala)

17 oct. 2013

L’ENTREPRISE N’EST PAS UN PRODUIT HORS-SOL, ELLE EST UN CONTRUIT DE L’HISTOIRE DU MONDE

Introduction des Radeaux de feu (2)
Suite de l’introduction des Radeaux de feu
D’abord en remettant en perspective le management, et l’objet sur lequel il s’applique, à savoir les entreprises : elles ne sont pas des entités tombées du ciel, et émettre des critiques les concernant n’est pas un crime de lèse-majesté. À lire les auteurs de traités portant sur le management, on a souvent l’impression qu’ils sont créationnistes, et nient l’évolution : penseraient-ils qu’un Deus ex-machina est venu déposer une entité parfaite au milieu des hommes ? Or l’entreprise n’est née qu’il n’y a quelques centaines d’années, et moins de deux cents ans pour sa forme actuelle, c’est-à-dire rien au regard de l’histoire du monde qui se compte en milliards d’années pour les temps du minéral et végétal, et en centaines de milliers pour l’homme.
Pour ma part, ne croyant pas que l’entreprise soit un produit hors-sol, ni qu’elle ait surgi du néant, je la vois comme une construction contingente, issue d’un passé dont on ne peut pas faire table rase. Elle n’est pas réellement un construit des hommes, mais davantage un construit du monde, un temps de l’évolution.
Telle est la première hypothèse de mon travail de remise en perspective : les lois de la nature s’appliquent à l’entreprise. Ou, formulé autrement, l’entreprise, en tant que construit social, ne peut s’abstraire de la nature. Donc pour comprendre l’entreprise, il faut comprendre le monde.
Voilà pourquoi ce livre débute par le récit de ces presque quinze milliards d’années qui se sont écoulées depuis le Big Bang, une promenade successive au temps du minéral, du végétal, de l’animal, et de l’homme.
Afin de faciliter la lecture, chacune de ces étapes commence par un résumé des points-clés, points qui sont développés ensuite. Une façon de faciliter la lecture, et de l’accélérer pour ceux qui n’éprouveraient pas le besoin d’approfondir chacune de ces étapes.
Vous y verrez que ce qui tisse et dirige cette évolution, est le trépied de la croissance de l’incertitude, de la multiplication des emboîtements, et des émergences de nouvelles propriétés.
Afin de préparer le passage à l’entreprise, j’ai aussi choisi d’émailler ce récit d’une série de commentaires sur l’entreprise, commentaires qui sont des embryons de ce qui est repris et détaillé dans la troisième partie.
Au cœur du monde animal, vous y découvrirez les fourmis de feu, ces êtres apparemment si minuscules, et pourtant capables de se transformer en radeau vivant, représentantes de la puissance d’une énergie collective, et de la petitesse d’un individu face à elle. Un appel à la modestie face à la force du groupe.
Certes nous ne sommes pas des fourmis, mais, comme une fourmi de feu qui, tout en ne sachant pas elle-même nager, participe à créer un radeau qui flotte, ne sommes-nous pas, nous non aussi, peu de choses sans la puissance de l’énergie collective : que peut un général sans son armée, un dirigeant sans ses collaborateurs, un chef de produit sans le reste de l’entreprise ou un ouvrier sans l’usine où il travaille ? Un dirigeant d’une entreprise ne devrait-il pas admettre que la puissance de celle-ci le dépasse, que vouloir la contrôler n’est pas la solution, et que prétendre la comprendre est impossible ? 
(extrait des Radeaux de feu)

16 oct. 2013

LE DÉSORDRE DE LA PENSÉE ACTUELLE

Introduction des Radeaux de feu (1)
Après l’avant-propos qui est comme une mise en perspective, voici l’introduction que je diffuse en quatre parties, vu sa longueur
Au secours, la crise est partout : les certitudes s’effondrent, les positions considérées pendant longtemps comme certaines ne le sont plus, de grandes entreprises historiquement fortes tremblent sur leur base, des dirigeants jugés infaillibles ne le sont plus. L’incertitude déferle de partout, en une vague croissante qui emporte sur son passage tout ce qu’elle rencontre.
Cette perte de repères s’accompagne d’un torrent d’informations sans cesse plus abondantes, sans cesse plus rapides. Le temps semble s’accélérer, et, sous l’impulsion de cette course qui s’emballe, le pouls des entreprises bat de plus en plus vite : les emails arrivent continûment, les chiffres tombent en temps réel, des projets sont dessinés entre deux avions. Dans cet environnement chaotique, sous la pression du monde financier, la croissance doit être infinie et la rentabilité progresser toujours, encore et encore…
Aussi le rythme cardiaque des organisations s’affole-t-il, les stratégies ne sont pas plutôt imaginées et dessinées, qu’elles sont jetées avant d’être réellement mises en œuvre. Quiconque s’arrête pour réfléchir devient suspect, puis rapidement dangereux car, caillot au sein des écoulements, il crée une embolie pulmonaire.
Dans ce désordre collectif où la compétition est reine et sauvage, des gurus surgissent qui, promus grands prêtres et sauveurs, enchaînent les décisions, font de l’accélération du changement un dogme, prônent l’agilité comme la réponse à l’agitation ambiante, tout en s’abritant derrière une mise en équation des individus et des processus vivants.
Ils imaginent que l’incertitude qui les environne peut être réduite, que les erreurs faites dans les business plans témoignent de l’incurie de leurs collaborateurs, et que, face aux aléas et aux exigences sans fin croissantes des financiers, c’est dans le renforcement du contrôle et de leur pouvoir qu’ils trouveront le salut.
Dans le même temps, des experts semblent ne pas se rendre compte qu’ils se contredisent quotidiennement, et que ce qu’ils assenaient hier comme une vérité est ce qu’ils condamnent aujourd’hui. D’aucuns vont parfois prôner leur droit à l’erreur pour continuer à dérouler de nouvelles prévisions.
N’est-il pas temps de prendre conscience que ce manège infernal ne peut plus continuer et que les réponses apportées n’en sont pas ? Ne faut-il pas avoir l’audace de sortir des sentiers battus, et dans un monde en profonde transformation, retrouver des fondamentaux ?
Oui, mais comment sortir de cette logique ambiante ?
(extrait des Radeaux de feu)

15 oct. 2013

LE RÉEL NOUS ÉCHAPPE, NOUS DÉPASSE ET SE RAPPELLE À NOUS BRUTALEMENT

Avant-propos des Radeaux de feu
Début donc de la présentation de mon nouveau livre, et quoi de plus logique que de reproduire ici l’avant-propos ?
Voici donc par quoi s’ouvrent les Radeaux de feu :
22 décembre 2011, quinze heures, place de l'Hôtel de ville. Que faire ? Rentrer à pied à la Croix Rousse ou prendre le métro ? Plus très envie de marcher, voilà déjà deux heures que je suis parti, et que je sillonne les rues de Lyon. La bouche d'entrée est là, tentante. Je m'en approche, mais au dernier moment, change d'avis et décide de profiter encore un peu plus de la chaleur inhabituelle.
Une décision sans importance, banale, comme nous en prenons sans arrêt, à chaque instant, tous les jours. Est-ce que l'on va à droite ou à gauche ? Est-ce que l'on fait ceci tout de suite, ou est-ce qu'on le reporte un peu plus ? Le plus souvent, nous ne percevons pas les conséquences de nos choix. Trop d'aiguillages à venir, trop d'aléas, trop d'incertitudes. Et pourtant, notre vie et celles des autres se font de ces choix multiples, de ces microdécisions prises à la va-vite, et des enchaînements qu'elles provoquent.
Ce 22 décembre 2011 à quinze heures, place de l'Hôtel de ville, si j'avais pris le métro, je serais mort quelques jours après, et ce livre n'existerait pas. Fatalité, destin, grâce immanente ? Non, juste un hasard favorable et palpable, une vie sauvée, la mienne, pour rien, à partir de rien.
Quinze minutes plus tard, une douleur dans la poitrine gauche ressentie pendant l'effort associé à la montée des pentes de la Croix Rousse. Deux heures plus tard, la décision de parler de cette douleur à ma sœur, puis plus tard à ma nièce, médecin aux hôpitaux de Lyon, qui allait venir dîner. Sept heures plus tard, cette nièce qui a réalisé que je risquais à tout moment un accident cardiaque, et a appelé immédiatement un ami cardiologue. Le 23 décembre à huit heures du matin, ce cardiologue qui a décidé de me faire une coronarographie. À dix heures du matin, la découverte d'une artère bouchée à quatre-vingt-quinze pour cent. À dix heures trente, la pose d'un stent et la réparation de l'artère. Ainsi va le monde…
Ce 22 décembre 2011, j'avais déjà commencé à travailler à la réalisation de ce livre. Mes idées étaient claires sur ce que je voulais écrire, même si je n'en étais encore qu'à la phase préparatoire, au rassemblement de tout ce que j'avais pu écrire autour du thème de l’incertitude, de l'emboîtement, et de l’émergence. Ce n'est donc pas ce flirt avec la mort qui est le déclencheur de ce projet. Il a juste eu lieu au moment charnière où, du magma informe du patchwork accumulé, j'allais chercher à faire émerger un livre.
Il m'est alors apparu évident que ce dernier devait commencer par l'évocation de mon quasi-décès, à la fois virtuel et si réel.
Comment mieux, en effet, introduire à ce réel qui nous échappe, nous dépasse, émerge brutalement, et que nous voulons quand même diriger, qu’en vous relatant cette anecdote ?
(extrait des Radeaux de feu)