12 févr. 2024

Double Tsunami

24 décembre 2004,

Un mur d’eau balaie tout.

Plus de cinq mille morts en Thaïlande.

Sur la plage de Patong,

Hôtels, restaurants, bars

Tous détruits.

 

De longues années,

Pour panser les plaies,

Reconstruire,

Revivre.

 

Janvier 2020,

Une pandémie s’abat.

Plus de trente mille morts en Thaïlande.

Sur la plage de Patong,

Hôtels, restaurants, bars

Tous fermés.

Pendant trois ans.

 

Aujourd’hui,

Tout reprend.

Mais tout ce que j’ai connu a disparu.

10 févr. 2024

Patong beach

Debout, verticaux, inertes.

Seuls, leurs bras bougent.

Un peu.

Aucun ne nage.

À quoi bon ?

 

Ne leur manquent que des verres.

Quelques toasts aussi peut-être.

Un barman sûrement.

Incomplétude.

Manque.

 

Les bières sont loin.

La mer à quitter,

La sable à traverser,

L’échoppe à atteindre.

A quoi bon ?

 

Je les regarde.

Perplexe.

Je les traverse,

M’écarte d’eux,

Et nage au loin.

Musique (Thaïlande)


Musique

Gauche ou droite,

S’arrêter ou avancer,

Comment savoir ?

 

Néglige le flux,

Ferme les yeux,

Crois aux sons.

 

La musique dit le vrai,

La musique montre la voie,

La musique est là pour toi.

 

Trouve une chaise,

Assieds-toi comme tu peux,

Oublie le reste.

 

Music

Left or right,

Stop or go,

How to know?

 

Forget the flow,

Close your eyes,

Trust your ears.

 

Music tells you the truth,

Music shows you the way,

Music is there for you.

 

Find a chair,

Sit where you can,

Enjoy the moment.

7 févr. 2024

Pai (Thailande)

Faux-semblants et dissemblances,

Regard de dupes, tromperies.

Pai, tu te caches derrière des touristes anonymes.

Tes rues se sont remplies d’hôtels, de restaurants et bars.

Tes street food n’ont plus le goût du passé.

Je marche à la recherche de ce que j’ai perdu.

 

Et pourtant quand le jour se tait,

Quand l’alcool remplit mon verre,

Quand je glisse dans un bar obscur,

Quand l’odeur d’une herbe prohibée,

Quand le son d’un rock éraillé me heurtent,

Quand autour de moi, les sacs à dos sont de retour,

Je te retrouve.


Allongé plus qu’assis, 

Ta main fouille ma nuque,

La musique enivre nos corps.

Prélude à ce qui adviendra.

Dans un moment,

Dans plusieurs.

Savoir attendre,

Laisser mijoter,

Cuire et recuire.

Ta main, tes doigts, ta bouche.

Et la musique.

Encore et encore.

11 mars 2022

TATOUAGE

Je marche maintenant dans une ville inconnue. Depuis combien de temps ? Je ne sais pas, mais certainement depuis longtemps. Pourquoi ? Pour trouver un nouveau corps à tatouer. Je tourne en rond. Les murs sont gris, ternes, les rues étroites, sombres. Et vides. Je suis seul. Aucun bruit, aucun mouvement autour de moi. Un peu de vent, c’est tout. Chaud, désagréable, chargé de poussière. 
J’ai soif. À droite, justement, l’enseigne d’un bar luit faiblement. Je jette un coup d’œil à l’intérieur : glauque, quelques tables, un petit comptoir dans un recoin. Je n’aperçois personne. Trop soif. Je pousse la porte. 
Aussitôt une musique de rock se déchaîne, un éclairage au néon s’allume, quelques danseurs se déhanchent sur une petite piste. Je m’approche du barman qui, sans un mot, me tend une bière. Je la saisis et me tourne vers la salle. Que des hommes. Une ambiance sexe, la plupart sont torse nu. 
Vais-je trouver ici celui que je cherche ? Ce soir, je le veux captif, rebelle, révolté. Je le veux criant, se débattant, se refusant. En vain, car il sera solidement attaché sur un lit. 
Écrire dans sa peau ne sera pas intellectuel, mais physique : mes mots pénétreront son corps. Littéralement. Au sens propre. 
D’abord, avant de commencer, lentement, je pincerai sa chair, la soulèverai et la relâcherai. Puis je recommencerai, encore et encore. Comme certains joueurs de tennis font rebondir la balle avant de servir, je ferai rebondir sa peau avant de la tatouer. 
Puis avec mon stylet, je le violerai en franchissant la résistance de son derme pour entrer en lui. Le glissement ne sera pas une caresse, mais une griffure. L’encre sera rouge, le sperme ensanglanté de mon sexe scriptural. 
Envie de provoquer une douleur vraie et non plus superficielle. Envie de le faire souffrir. Envie de l’entendre gémir. Envie de le soumettre à ma volonté sadique. 
Mon stylet sera un fouet, le rouge son sang. Je le frapperai régulièrement et méthodiquement. Jusqu’à plus soif. Jusqu’à ne plus avoir la moindre énergie. Jusqu’à ne plus tenir debout.

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

 

7 mars 2022

BALLET DE MAINS

Sur le côté, un peu en retrait, dans un coin de verdure habillé de deux hamacs, un petit groupe a une conversation animée. Je m’approche. Étrange, aucun bruit. À la place, un ballet de mains. Des sourds-muets pratiquant le langage des signes. (…) 
Comment cela se passerait-il si un sourd-muet étranger arrivait et ne parlait pas leur langue ? Y a-t-il des traducteurs ? Probablement oui. Un ballet de mains supplémentaire. Embouteillage visuel. Difficile d’imaginer un assistant traducteur pour smartphone : il faudrait un logiciel capable d’analyser le mouvement des mains, de les interpréter, puis d’émettre un film donnant la traduction dans l’autre langage des signes. Pas réaliste. 
Ont-ils un accent en signant ? Pourquoi pas. Un accent californien, new-yorkais, texan, ou de l’Amérique profonde. Ou snob. Ou chantant. Ou 93, Neuilly, provençal en France. Faire un mouvement plus ou moins rapide, modifier l’inclinaison des doigts, ajouter un tremblement de la tête ou un balancement des hanches. 
Est-il possible de signer en verlan ? Difficile car, toujours selon mon iPhone, ce n’est pas un langage syllabique. 
Leur conversation s’anime, leurs gestes se font plus rapides. Est-ce leur façon d’élever la voix ? Peut-on couper la parole en signant ? A-t-on le droit de saisir les doigts de celui qui s’exprime, pour l’empêcher de continuer ? 
Quand plusieurs personnes parlent en même temps, la conversation se transforme en cacophonie. Ici, c’est une cacovision, car il est impossible de suivre tous les gestes qui se déroulent simultanément. Comment zapper suffisamment rapidement pour ne rien perdre de l’essentiel ? 
Leurs échanges silencieux sont plus que jamais chahutés. Certains se lèvent, et illustrent les mouvements de leurs doigts par celui de leurs corps. Des visages se tordent pour souligner ou compléter tel ou tel propos. Ils y mettent tellement d’énergie que j’ai peur qu’il se fasse une entorse de doigt. Risque-t-on un claquage musculaire en signant ? 
Que ferais-je si je ne pouvais plus ni entendre, ni parler ?

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

 

4 mars 2022

PORTES

En contrebas, l’eau de la Seine. Paisible écoulement, un rythme qui sied à un fleuve capitale qui se doit de faire la revue des façades et des ponts. Du haut du quai, je prête à peine attention à elle, et suis plus intrigué par le chapelet des portes massives et closes qui s’égrène à ma gauche. Qu’y a-t-il derrière ? 
Je repense à Bernie et à Malik. Tous deux en ont franchi une. 
Bernie, au début du film Tetro de Francis Ford Coppola, frappe à une porte derrière laquelle il espère retrouver Tetro, son frère chéri qui l’a abandonné. Ne t’inquiète pas, je serai toujours là pour toi, lui avait-il dit. Et pourtant il était parti, trahissant sa promesse. 
Malik, dans Un Prophète de Jacques Audiard, lui, n’a pas besoin de frapper : la porte de la prison lui est grand ouverte, et c’est contre sa volonté qu’il est projeté dans l’univers carcéral. Nous ne savons rien de son passé et le regardons se soumettre à la puissance de la loi qui s’est abattue sur lui. 
L’un a choisi de passer de l’autre côté, l’autre pas. L’un est dans un uniforme de marin blanc immaculé, vierge et naïf, l’autre en survêtement gris et sans illusion. L’un croyait savoir ce qu’il cherchait, l’autre ne cherchait rien. 
Pour tous les deux, rien ne se passera comme prévu : Bernie gagnera un nouveau père en perdant son frère, Malik deviendra caïd en trahissant celui qui l’avait initié. (…) 
Les portes de la vie sont plus subtiles : cachées, immatérielles, mais ne marquant pas moins un avant et un après, un retour en arrière difficile, voire impossible. 
Combien en ai-je déjà franchi ? Impossible à savoir. Par choix ? Non, je ne crois pas. Plutôt par facilité, en suivant la ligne de pente, sans rien décider, sans même les avoir cherchées. Juste parce qu’elles étaient là et moi aussi. Parce que non seulement elles ne m’offraient aucune résistance, mais que ne pas les franchir aurait supposé une décision et demandé un effort. 

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

28 févr. 2022

CALLIGRAPHIE

Une silhouette frêle et longiligne, 
Un long pinceau, 
De l’eau sur un pavage, 
Une composition fugace. 
Éléments de langage et traces visuelles, 
Hybride de sens et de formes. 
Rencontre. 
 
Pour arriver à m’abandonner, 
Répéter sans fin le même geste. 
L’intérioriser, 
Le ressentir, 
Le vivre et non plus le faire, 
Simplement, directement, instinctivement. 
Apprentissage. 
 
Sans pensée, 
Sans filtre, 
Sans contrôle, 
Avec mon maître, 
Nous balayons les airs, 
Pour nous incarner sur le sol. 
Accomplissement. 
 
(poème inspiré par mon livre Par hasard et pour rien)

25 févr. 2022

GRANDE MURAILLE

Avant mon retour en France, une dernière étape : la Grande Muraille. Envie de me confronter à la seule création humaine visible depuis l’espace. Une trace indélébile, aux antipodes de l’évanescence des tatouages aqueux.

Les empereurs ont uriné de la pierre pour marquer les limites de leur territoire. Définitivement. Matérialisant à jamais la bordure de leur empire, ils ont circonscrit le Pays du Milieu. La Chine a existé parce que tatouée. Sans cercle, sans bordure, pas de centre.

La première fonction de la Grande Muraille n’est pas de protéger la Chine, mais de la définir : elle commence là où l’on rencontre la Muraille, et finit si l’on s’en extrait. Comme la membrane d’une cellule. Mais une membrane voulue étanche et impénétrable. Une cellule coupée du dehors. (…)

Autour de moi, les cimes sont couronnées par un serpent de pierres qui court sur leurs crêtes. Hérissé de miradors, il domine le vide ambiant. Apparemment endormi, sentinelle depuis deux millénaires, caméléon habillé dans les tons des montagnes, il se fond dans le paysage. Un regard rapide ne prêterait pas attention à lui. Tapi, il guette de telles erreurs. Je ne les ferai pas. (…)

Je poursuis ma montée. Arrivé à un point d’où la vision est à trois cent soixante degrés, je m’arrête, saoulé par la force de la bise et la pureté de l’air.

Me reviennent les mots de Dominique A tirés de sa chanson Le Courage des Oiseaux :

« On imagine pourtant très bien voir un jour les raisons d'aimer perdues quelque part dans le temps. Mille tristesses découlent de l'instant. Alors, qui sait ce qui nous passe en tête ? Peut-être finissons-nous par nous lasser ? Si seulement nous avions le courage des oiseaux qui chantent dans le vent glacé ! »

Oui, si seulement, j’avais le courage des oiseaux qui chantent dans le vent glacé.

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)

23 févr. 2022

TIAN’ANMEN

Devant, derrière, à droite, à gauche, une nuée de badauds en mal de selfies. Rien d’original : les smartphones ont rendu folle l’humanité. Chacun voit grâce au truchement d’un écran de poche, et accumule des milliers de photos que la plupart du temps il ne regardera pas ; chacun se complaît dans l’auto admiration de son faciès, ici se détachant sur un pont, là sur un château, ailleurs sur un plat de spaghettis ; chacun, au lieu d’être immergé dans la réalité de l’espace qu’il occupe, nourrit une discussion continue avec de prétendus amis que le plus souvent il ne rencontrera jamais.

Mao Tsé-Toung domine la scène et se prête à la futilité de ce jeu de bonne grâce : devenu star du numérique, avec un sourire à peine esquissé, il accepte de figurer aux côtés des centaines de Chinois qui mitraillent autour de moi.

Les toisant de haut, lui, il se souvient de la silhouette dérisoire du jeune étudiant qui, à ses pieds, s’était dressé face aux chars. Lui, il sait les rivières de sang qui ont entaché le sol de la place Tian’anmen.

Pour eux, il n’existe que le récit officiel. Pour eux, Mao est un grand-père sympathique, le premier empereur communiste, le guide suprême et attentionné. Pour eux, il n’y a aucune indécence à juxtaposer son propre portrait au sien. Au contraire, c’est un honneur et une joie. (…)

En contrechamp de la Cité Interdite, l’immensité massive et ennuyeuse du Palais de l’Assemblée du Peuple. Ambiance mussolinienne. En grand. En beaucoup plus grand.

Au milieu de la place, un jeune militaire raidi dans un garde-à-vous impeccable, visage creusé, nuque rasée. Seule sa tête bouge : un coup à gauche, un coup à droite, elle tourne et revient. Lentement, méthodiquement. Parfait métronome, il rythme le surplace du temps. Je ne suis plus qu’à quelques mètres de lui. Je le regarde, il ne me voit pas. Tic-tac, tic-tac, tic-tac.

 

(Extrait de mon livre Par hasard et pour rien)