9 nov. 2008

NEUROCRISE POUR UN NEUROMONDE (SUITE)

Sauf à vouloir ériger une immense ligne Maginot mondiale, la globalisation des activités est aujourd’hui un phénomène irréversible qui va aboutir à une meilleure répartition des richesses au plan mondial.
Mais sommes-nous prêts dans les pays occidentaux à voir baisser notre niveau de vie relatif ? Et peut-on imaginer que ce « sacrifice » soit d’abord celui des classes les plus aisées ?
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Dans
un article précédent, j’ai insisté sur ce qui me semblait sous-jacent à la crise actuelle, à savoir l’effondrement des barrières géographiques et l’émergence réelle d’un monde global.
Je concluais ainsi : « La crise que nous vivons actuellement est comme une de ces premières contractions qui annoncent le rapprochement de l’accouchement : elle est douloureuse, et malheureusement la délivrance n’est pas encore pour tout de suite. Nous devons collectivement comprendre progressivement la portée des transformations en cours, et commencer à repenser nos organisations politiques collectives… »
Je voudrais maintenant préciser et prolonger mon propos.
Quels faits tout d’abord :
- Le salaire d’un ouvrier en Chine est environ 7 fois inférieur au salaire dans les pays occidentaux, celui des cadres supérieurs 3 fois (ce qui montre au passage le caractère non communiste du pays …)… Ayant monté avec un ami chinois une entreprise entre la France et la Chine, j’ai pu constater directement l’exactitude de ces écarts. On retrouve peu ou prou les mêmes écarts dans les autres pays dits émergents.
- La quasi-totalité des terminaux informatiques et téléphoniques sont produits en Chine. L’essentiel des produits textiles sont fabriqués en Inde et Chine, et le solde au Maghreb et Turquie. La fabrication de la plupart des produits manufacturés fait intervenir un processus compliqué répartissant et enchevêtrant la conception et la fabrication entre tous les pays du Monde. L’industrie du logiciel est structurée entre les pays occidentaux et l’Inde…
- Quand la croissance dans les pays occidentaux et émergents (Chine, Inde, Brésil, …) est au rythme de ces dernières années, nous vivons une tension extrême sur les matières premières (énergétiques notamment, mais pas seulement) et sur le transport maritime. Cette tension se traduit a minima par un renchérissement des biens correspondants.
- En matière d’environnement, les pays émergents sont incapables de financer à court terme un alignement sur les réglementations en vigueur dans les pays occidentaux.
- La Chine - suivie par l’Inde et progressivement les pays d’Amérique du Sud -, n’entend pas rester soumise à une « domination » occidentale. Son histoire s’est faite avec très peu de contacts avec l’extérieur et elle s’appelle elle-même « l’empire du milieu » (sur les différences culturelles, voir «
en Chine, on écrit pour se comprendre »). Elle n’a donc aucune « histoire d’asservissement ».
Essayons sur ces bases de qualifier la probabilité et les conséquences de quelques scénarios extrêmes :
1. Le maintien peu ou prou de la répartition mondiale actuelle
2. Le repli sur soi
3. Une répartition plus homogène des richesses et des niveaux de vie
Prenons-les successivement.

1. Le maintien peu ou prou de la répartition mondiale actuelle
Ce scenario se caractérise par la poursuite d’une organisation mondiale avec un fort écart de niveau de vie entre les pays occidentaux et émergents, accompagnée par une domination des pays occidentaux (condition nécessaire au maintien de l’écart).
Ceci suppose de :
- contenir la volonté de la Chine de rééquilibrer la situation actuelle,
- empêcher les pays disposant de ressources naturelles critiques (notamment pétrole et gaz) de venir contrarier cet « équilibre »,
- avoir dans les pays occidentaux une volonté collective de maintenir les privilèges face au plus grand nombre
Je ne crois pas que ce scenario soit crédible dans la durée.
En effet :
- Il se traduit par une montée des tensions et supposera une présence militaire croissante pour protéger l’accès aux matières premières et maintenir « une police mondiale ».
- Ces tensions se traduisent dans le prix des matières premières qui viennent freiner la croissance dans les pays occidentaux, « siphonnent » leurs liquidités.
- L’imbrication est telle que les pays émergents ont et auront de plus en plus un pouvoir de blocage : comme « ouvriers de l’usine monde », ils peuvent « se mettre en grève » pour exiger une autre répartition des revenus.
- L’existence des fonds souverains arabes et chinois et le poids croissant qu’ils prennent dans le fonctionnement de l’économie mondiale sont des leviers puissants entre les mains des pays émergents. La création envisagée de fonds souverain européen ne changera rien à cet état de fait.
- Il y a une montée progressive au sein même des pays occidentaux d’une prise de conscience collective de l’injustice du système actuel. Ceci est notamment dû à l’importance croissante des populations issues des pays émergents et vivant dans les pays occidentaux.

2. Le repli sur soi
Face aux tensions actuelles, et notamment par crainte de la perte des privilèges et de l’accroissement du chômage, la mondialisation des activités est stoppée et un retour à des productions locales (au moins au sein des pays occidentaux) est mis en place.
On vise ainsi à un « découplage » entre les pays occidentaux et les autres pays. Ce scenario constitue une forme de « ligne Maginot » qui viendrait nous protéger et maintenir nos acquis.
Ce scenario est impossible pour de multiples raisons :
- L’imbrication de l’organisation économique est telle que le découplage est quasiment infaisable et prendrait au mieux de longues années (sauf à supposer que l’on se prive pendant plusieurs années de la plupart des biens courants).
- Les acteurs qui sous-tendent l’activité économique ne sont pas les États, mais les entreprises. Or celles-ci sont mondiales et ne pourraient donc pas mener ce découplage qui serait contraire à leurs intérêts. Il faudrait donc avoir préalablement créé des entreprises « nationales » qui viendraient remplacer les entreprises actuelles, ou avoir tout nationalisé (ceci au niveau d’un pays ou plutôt à l’échelle de l’Europe ou de l’Amérique du Nord)…
- Le découplage provoquerait probablement un rapatriement des fonds souverains qui se traduiraient certes par un perte de substance des ces fonds, mais aussi par une crise financière majeure dans les pays occidentaux.
- Le niveau de vie des pays occidentaux repose précisément sur l’existence des inégalités avec les pays émergents. En cas de repli, on aurait une baisse mécanique du niveau de vie moyen dans les pays occidentaux.
- La défense de cette « ligne Maginot » supposerait la mise en place de forces armées pour défendre les frontières. Comment aussi gérer la présence de communautés très importantes issues des pays émergents et qui ont maintenu des liens très forts avec leurs pays d’origine (singulièrement cas de la population d’origine chinoise) ?
Or bon nombre des discours actuels font référence implicitement ou explicitement à ce scenario…
Encore un dimanche matin sur Europe 1, un des invités mettait en avant qu’il allait bien falloir revenir sur la logique de la mondialisation, car, selon lui, c’était la seule solution…

3. Une répartition plus homogène des richesses et des niveaux de vie
Ce scenario est le seul compatible dans la durée avec la globalisation des activités. Cette globalisation vient aussi de l’émergence d’individus ayant par eux-mêmes une approche et une « conscience » mondiale, ceux que j’appelais précédemment des « neurocitoyens ».
C’est l’effet « naturel » du système en place : quand vous réunissez des bassins d’eau auparavant séparés, inévitablement les niveaux de l’eau s’ajustent. Vous pouvez freiner cet ajustement, mais pas l’empêcher…
Cet ajustement des niveaux implique une baisse relative du niveau de vie dans les pays occidentaux…
Si cette baisse était supportée essentiellement par les catégories les plus favorisées, ceci serait relativement « supportable », car cela reviendrait à diminuer la part de superflu. Mais le rapport de force au sein de nos pays est tel que cette pression à la baisse – qui est déjà amorcée – est d’abord répercutée sur les populations les moins puissantes, et donc les plus pauvres.
C’est ce point que je développais déjà dans
mon article « Essayons d’éviter la case Neurojungle ».

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Je crois que le 3ème scenario est non seulement inévitable, mais qu’il est souhaitable car il est le plus juste.
Simplement, comment imaginer que les pays occidentaux vont spontanément accepter ce rééquilibrage ? Et comment faire porter ce rééquilibrage d’abord sur les classes favorisées ?
Cela n’est évidemment – et malheureusement- pas le cas. Ceci se fait et se fera au travers d’un combat, une forme de lutte des classes à l’échelle des pays.
Les tensions de fonds que nous vivons actuellement sont provoquées par ce rééquilibrage progressif.
Ne nous trompons pas : si la crise financière provoquée par les spéculations n’est que transitoire, celle liée à ce rééquilibrage ne fait que commencer…
(à suivre)

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