Le processus d'hominisation – pour reprendre la terminologie de Michel Serres –, tel qu'il a été étudié par la neurobiologie, s'appuie d'abord sur l'émergence du langage. C'est le langage qui a permis à l'esprit humain de s'écarter progressivement du monde animal par sa capacité à manipuler des concepts, des représentations et à construire des interprétations. Parler, c'est aussi dénommer et donc pouvoir développer une communication vers l'autre plus riche et plus complexe. Début d'une pensée collective.
L'arrivée de l'écriture a apporté une nouvelle dimension à notre capacité à manipuler des concepts. Nous pouvions stocker de l'information non plus seulement dans notre mémoire personnelle, mais aussi dans un support externe : début d'exodarwinisme mental. L'homme commence ainsi avoir accès à des informations issues d'événements qu'il n'a pas vécus ou qu'il aurait oubliés : en renforçant la capacité du système humain à manipuler les informations, l'écriture a démultiplié la puissance de notre espace de travail. Les échanges entre individus ont aussi été facilités, favorisant l'émergence et la solidité des systèmes.
A nouveau, revenons à ce qu'écrivait Michel Serres dans Hominescence : « De même que la roue appareilla le corps, des chevilles et des rotules en rotation dans la marche, de même le stockage de l'information appareilla de fonctions cognitives antiques... Montaigne les cite désormais en se souvenant seulement de leur place sur les étagères pour les consulter : quelle économie ! ... Libéré de la mémoire, un entendement bien fait se tournera vers les faits du monde et de la société pour les observer. En réalité, Montaigne loue, dans cette sentence, l'invention de l'imprimerie et en tire des leçons éducatives... Nous voici réduits à être intelligents. »
L'imprimerie est venue donner toute sa puissance à l'écriture. Elle n'en a pas changé la nature, mais elle a accru sa capacité de diffusion spatiale et temporelle : la multiplication des exemplaires a rendu plus certaine la conservation et a fait chuter drastiquement le coût de transmission. L'imprimerie a aussi permis l'émergence de la monnaie et du système bancaire.
Arrivent les technologies de l'information. Elles apportent une nouvelle dimension en facilitant le stockage – possible maintenant sur de multiples supports et sous des formats pouvant allier son, image et écrit –. Elles apportent aussi l'instantanéité de la diffusion soit en direct (téléphone, puis chat ...), soit en différé par transmission des informations stockées via les réseaux.
Ces technologies apportent aussi à l'individu une capacité à "vivre" intellectuellement des situations sans avoir à les expérimenter physiquement : nos avatars peuvent circuler librement dans le cyberespace et interagir avec d'autres excroissances virtuelles. Elles viennent ainsi nourrir son système conscient de nouvelles données qui vont pouvoir déboucher sur de nouvelles interprétations, et donc de nouvelles logiques de décision.
Enfin le développement des systèmes experts facilite l'élaboration de scénarios et la construction de représentations : il est possible de traiter une quantité de plus en plus grande d'informations, de structurer automatiquement des analyses et des synthèses à partir de ce traitement, d'élaborer des représentations de ces résultats plus facilement manipulables dans l'esprit humain. L'homme poursuit son exodarwinisme en se dotant d'une « intelligence artificielle »
La portée de cette triple transformation – croissance exponentielle de la capacité de stockage, accès virtuel et distant, intelligence artificielle – est-elle aussi importante que l'émergence du langage ?
« Nous construisons notre corps par l'intermédiaire des produits du corps, puisque les objets techniques appareillent de lui... Nous nous construisons nous-mêmes... De naturés, je veux dire plongés passifs dans une nature sans nous, nous devenons naturants, architectes et ouvriers actifs de cette nature... J'appelle exodarwinisme, ce mouvement original des organes vers des objets qui externalisent les moyens d'adaptation...
Avec la généralisation du haut débit et la convergence en cours, nous sommes en train de franchir une étape décisive.
Mais, notre métissage ne sera porteur que si nous ne cantonnons pas « ceux qui viennent d'ailleurs » au ramassage de nos ordures, à la plonge ou à l'épluchage des légumes dans nos restaurants ou les travaux de force dans le bâtiment. Il ne sera pas non plus porteur si chaque communauté s'enferme dans des Chinatown, Little Italy ou « Ici 100% Français ».
Ou comme dans des propositions récentes, vous voulez que l'on se protège des importations venant d'Asie ? Une taxe à l'entrée fonction de l'écart de coût salarial ? Un des intérêts d'une telle mesure serait de renforcer notre culture bureaucratique et de créer un nouveau corps de fonctionnaires pour gérer cette « usine à gaz ». Car, comment voulez-vous mesurer réellement cet écart ? De plus, la plupart des produits sont fabriqués en des endroits multiples. Quelle référence prendre alors ? Le lieu de l'assemblage final ? Mais si ce n'est pas l'étape où se crée le maximum de valeur ajoutée, est-ce la bonne idée ?
Les développements récents de la physique – notamment au travers de l'utilisation des lois du chaos – montrent que « l'irréversibilité devient un élément essentiel de la description de l'univers » (Ilya Prigogine dans « Les lois du chaos »).









Au-delà de ces nombres simples et directement accessibles par l'observation, existent des nombres cachés qui sous-tendent le fonctionnement de notre monde.
Autre nombre clé : e. Celui-là est moins connu, car il n'apparait que quand on se lance dans le calcul intégral ou dans les limites. Il est pourtant nécessaire à tout calcul physique, même simple. Sa valeur – 2,718 281 828… – est une autre constante-clé de notre monde. Pour la trouver, je dois passer par une limite – soit celle d'une série infinie, soit celle d'une intégrale –. Qui dit limite dit encore processus de normalisation.
Arrive maintenant la théorie du chaos. Sans entrer dans le détail – impossible dans un article, mais je développerai ce point dans mon prochain livre –, sachez que le chaos n'est pas le désordre absolu : comme l'écrit Stewart dans son livre « Dieu joue-t-il aux dés ? Ou les mathématiques du chaos », « Le chaos est un comportement sans loi entièrement gouverné par une loi ». Ou autrement dit, derrière le désordre apparent, se cache des lois qui le structurent : ordre et désordre sont indissociables. Notamment, à la limite, les structures sont auto-similaires, c'est-à-dire que, à l'intérieur de tout sous-ensemble, je peux retrouver la structure toute entière. Émergent alors deux nouvelles constantes qui structurent ce chaos : 4,669 201 609 et 2,502 907 875.
De cette matière inerte régie par ces lois, a émergé la vie. Or quelle est une des propriétés les plus troublantes du vivant ? C'est, grâce à l'ADN, la capacité d'une seule cellule à détenir toutes les informations nécessaires à la vie. Le vivant est lui-même « auto-similaire » : le tout est dans la partie. L'ADN est le code de passage d'une cellule à un être vivant, d'un être vivant à un autre.