Histoire de caverne (épisode 6)
La situation était rétablie. Mes billes avaient supplanté les disques. Johnny était même le plus gros possesseur de billes.
« C'est quoi cette histoire ? Tu ne garantis plus la valeur de tes billes ? »
Je regardais le Devin, interloqué.
« Bien sûr que si. Une bille = un disque de la même couleur. Et une bille rouge = une peau d'ours. Comme toujours. »
- Oui, eh bien, moi quand j'ai voulu acheter une peau d'ours à Jacques, il m'a demandé 1 bille rouge et 2 billes bleues. Par contre, si j'avais eu un disque rouge, pas de problème, il me donnait la peau d'ours.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Ce snobinard de Jacques avec son lotissement de cavernes qui donnent sur le lac – ses affaires à lui aussi avait prospéré – va voir de quel bois, je me chauffe. J'y vais de ce pas. En attendant, voilà une peau d'ours et je te la vends même pour 4 billes bleues ! »
24 heures plus tard, j'arrivais en vue des cavernes de Jacques. Cela faisait un an que je n'étais pas venu. Il avait encore agrandi son lotissement de cavernes de luxe. Elles avaient fière allure, toutes tournées vers le lac avec leur terrasse en sable fin. J'aperçus Jacques, assis devant l'une d'elles.
« Impressionnant ton lotissement. Pour mes prochaines vacances, je crois que je vais m'offrir un séjour d'une semaine.
- Très volontiers, tu seras bien sûr le bienvenu… et je te ferai même un prix.
- En parlant de prix, pourquoi as-tu demandé au devin 1 bille rouge et 2 billes bleues pour une peau d'ours. Tu sais bien qu'une peau d'ours vaut 1 bille rouge.
- Erreur, valait. Depuis une semaine, Johnny rachète toutes les peaux d'ours qui se présentent en payant 1 bille rouge et 2 billes bleues. Vu le stock de billes qu'il a, ce n'est pas prêt de s'arrêter. Alors tout le monde a revu à la baisse la valeur des billes. Et ce n'est pas fini : j'ai entendu dire que Johnny proposait maintenant 2 billes rouges pour une peau d'ours. »
Mon sang ne fit qu'un tour. C'était la guerre, la guerre des disques contre les billes, le plat contre la sphère.
Combien restait-il de billes à Johnny ? Allait-il pouvoir continuer à faire s'écrouler la valeur des billes, de mes billes ?
(à suivre)






Je ne voyais aucune solution. Je repensais à Jojo qui était en train de prospérer en tant que devin. Il devait avoir le même problème que moi. Et comme il était vraiment malin, il aurait peut-être une idée de solution. 

Depuis la découverte de l'énergie et du moteur à explosion, l'espace physique s'est progressivement comme contracté. Il n'y a pas si longtemps, quitter son village était le début de l'exil, et on mourrait à une encablure de là où on était né. Tout voyage était une aventure ; changer de continent, une exception. Aujourd'hui les développements du transport aérien, des trains à grande vitesse et des infrastructures routières ont tout bouleversé. On ne parle plus en kilomètres mais en temps : Lyon n'est plus à 450 km de Paris, mais à deux heures (voir la carte ci-jointe). Tiens, on retrouve cette ambivalence entre espace et temps…
A cet effondrement de la distance, à cette synchronicité de la communication, répond en écho une demande de voir le temps s'accélérer : nous supportons de moins en moins d'attendre ; nous acceptons de moins en moins que ce qui est immédiatement accessible virtuellement ne le soit pas physiquement ; nous confondons agitation et mouvement réel. 




