Comment avec les mêmes mots, fussent-ils bleus, quand le langage de la voix diffère, une chanson peut muter...
9 déc. 2011
8 déc. 2011
COMMENT SAVOIR POUR QUI NOUS TRAVAILLONS ?
Conscience, identité… et acte de foi
Poursuivons le florilège publié
hier et consacré aux dernières émissions de Jean-Claude Ameisen, avec une
question « simple » : à quoi sert donc ces 80% d’énergie sombre,
toute cette énergie consommée par notre cerveau sans que nous puissions la
relier à une quelconque action consciente ?
Jean-Claude Ameisen nous propose
de la relier à ce qui sous-tend nos processus inconscients, tout ce qui fait
notre identité, tout ce qui se passe en nous et qui, sans que nous nous en
rendions compte, nous permet de vivre et survivre, tout ce dont nous mesurons
les effets sans comprendre comme cela s’est produit.
Est-ce à dire que nous sommes
massivement des êtres inconscients, et marginalement des êtres
conscients ? Ou pouvons-nous imaginer que nos efforts conscients, même
s’ils sont marginaux en énergie consommée, peuvent orienter la masse préalablement
accumulée en nous sans que nous en rendions compte ? On tire à pile ou
face pour savoir ?
Comment répondre à une telle
question à part par un acte de foi en notre capacité individuelle ? Et
comment croire encore à notre capacité à prévoir ce qui va arriver et ce que
nous allons décider, si tout repose sur un tel iceberg inconnu ?
L’incertitude a de beaux jours devant elle, décidément !
Et qui nous dit que ces 80%
d’énergie sombre ne travaillent que pour nous ? Comment être sûrs que nous
ne travaillons pas, même marginalement, voire très significativement, pour
d’autres, pour des processus qui nous dépassent ?
Troublant, non ?
7 déc. 2011
ENTRE MÉMOIRE ET ATTENTE, ENTRE SOUVENIR ET DÉSIR
Qui sommes-nous ?
Petit florilège tiré des
dernières émissions de « Sur les épaules de Darwin » de Jean-Claude Ameisen
Magie, attention et anticipation
Concernant les tours de magicien,
nous ne regardons plus sa main, mais nous suivons son regard qui nous indique
où il vient de lancer la balle hypothétique : « L’empathie, cette extraordinaire capacité que nous avons de nous mettre
à la place de l’autre, de vivre en nous ce que va vivre l’autre, d’anticiper ce
que va vivre l’autre, d’anticiper ses intentions, ses attentes, de les
devancer, de nous les approprier, de nous projeter dans son futur, nous fait
perdre de vue le présent. »
Ainsi, « notre conscience est toujours en retard par
rapport à ce que nous vivons comme l’instant présent, mais elle est aussi
paradoxalement souvent projeté dans ce qui va suivre. Ce que nous appelons
l’instant présent est en partie une souvenir du passé et une anticipation de
l’avenir, entre le déjà plus et l’encore à venir. ( …) (Nous vivons)
entre mémoire et attente, entre souvenir et désir »
Alors « ce qui est déjà dans
notre inconscient surgira plus vite qu’un évènement nouveau qui le rappelle. (…)
Ce temps incorporé colore l’idée que nous nous faisons du présent, (…) et le
moi est plus vaste que le narrateur qui dit je »
« La mémoire ne nous parle pas que d’hier, elle nous parle aussi
d’aujourd’hui et de demain. (…) Se projeter dans l’avenir, c’est toujours
interpréter le passé, car toute prédiction, même la plus rationnelle, même la
plus scientifique, est toujours fondée sur une extrapolation à partir des
enseignements que nous avons pu tirer des régularités cachées de l’histoire, de
notre histoire. »
Perception, attention et énergie
sombre
C’est la succession d’évènements
prévisibles qui rend la perception du premier évènement comme plus long que les
suivants (par exemple : une suite 1, 2, 3, 4, 5, …), et s’il y a un
chiffre inattendu, il paraîtra être resté plus longtemps. Nous décryptons donc
constamment les régularités et les irrégularités de ce que nous observons. Si
nous arrivons à prédire, nous contractons la perception du temps.
La neuroimagerie mesure la
consommation d’énergie, et sa variation par rapport à une attention. On a pu
mettre en évidence que, indépendamment de toute focalisation, lorsque l’on
laisse notre esprit vagabonder, on consomme plus de 80% d’énergie. Ce plus de
80% a été appelé l’énergie sombre du cerveau, c’est notre mode de
fonctionnement par défaut, notre identité, nous…
L’énergie sombre semble
harmoniser toutes les zones du cerveau. L’attention ne fait qu’augmenter de 5%
les dépenses d’énergie.
Plus un évènement est régulier,
plus l’attention se synchronise avec les vagues de fonds, et plus notre esprit
peut vagabonder…
Sommeil
Au sommeil du monde animal,
correspond la vie suspendue des végétaux : les graines dans le sol, les
feuilles qui se ferment la nuit, les arbres pendant l’hiver, et l’hibernation
des animaux. Un état de vie suspendu où la vie diminue ses interactions avec le
dehors, quand les conditions sont défavorables. Comme le sommeil est un point
commun, il doit avoir un rôle essentiel pour l’intégration de ce qui a été
vécu.
« Il ne faut pas dire : Je m’éveille, mais : il y a éveil – car le Je est
le résultat, la fin. » (Paul Valéry. Cahiers [cité dans : Daniel
Heller-Roazen. Une archéologie du toucher])
6 déc. 2011
PRÉVISIONS ET CYGNES NOIRS
Comment s’engager à cinq ans quand c’est
indispensable ?
« Vous affirmez qu’il est illusoire, voire
dangereux, de se fixer des prévisions chiffrées au-delà de l’année qui vient.
Je comprend votre propos, mais, excusez-moi d’être direct, il ne me semble pas
très réaliste. En effet, comme notre président se doit de répondre aux demandes
des analystes financiers, on vient à l’inverse de nous demander de fournir des
prévisions non plus à trois ans, mais à cinq ans. Et bien sûr, pas question de
donner des chiffres en l’air, et d’imaginer que l’on n’en sera pas comptable
ensuite. »
Voilà ce que me
disait dernièrement un dirigeant d’un grand groupe.
« Très bien,
dont acte, lui répondis-je. Si vous devez pour des raisons externes, fournir
des prévisions à cinq ans, et que vous n’avez pas le choix, faites-le. Principe
de réalité. Simplement, il me semble essentiel qu’en parallèle, vous renforciez
votre connexion au réel.
- C’est-à-dire ?
- Je m’explique. Cette prévision à cinq ans, puisqu’elle va vous engager
tant en interne que vis à vis de vos partenaires externes, vous allez la
construire le plus sérieusement possible, ce à partir de la vision actuelle du
futur à venir. Elle va reposer sur une série d’hypothèses. Ce sont ces hypothèses
que, en même temps que vous élaborer votre prévision, il faut expliciter.
- Certes, mais comment ne pas se perdre dans le détail et les faire
émerger.
- En appliquant la logique des « cygnes noirs », c’est-à-dire
en se posant la question suivante : que pourrait-il m’arriver de
pire ? Qu’est-ce qui peut me faire complètement sortir de l’épure
prévisionnelle ? Par exemple, prenez le pays où votre situation est la
plus fragile, et dites-vous : « Que se passera-t-il, si cela se généralise ? ».
Ou, prenez votre produit phare, et dites-vous : « Que se passera-t-il
s’il s’effondre ? ». Surtout ne pensez pas : « Cela n’a
aucune chance d’arriver », car, dans le monde de l’incertitude qui est le
nôtre, on ne peut plus probabiliser le futur.
Pour chacun de ces cygnes noirs potentiels, essayez d’imaginer comment
réagir, et quelles pourraient être les conséquences. Comme pour un tsunami,
pouvez-vous à l’avance déplacer des maisons, construire des digues et
construire des chemins d’évacuation ? Pour tous les cygnes noirs que vous
ne pouvez pas contrecarrer, demandez-vous alors quels seraient les signes
avant-coureurs : comment savoir qu’il est en train d’advenir.
Une fois tout ce travail fait, vous aurez d’une part renforcé la
fiabilité de votre prévision et de vos plans d’actions, et surtout vous saurez
quels sont ses points de vulnérabilités. Ce sont ces points qu’il faudra mettre
sous surveillance. C’est ainsi que vous resterez connecté au réel, et que vous
pourrez le cas échéant, revenir sur ce que vous aviez prévu, car vous vous
serez engagé sous conditions…
- Je comprends. Plus nous voulons nous projeter dans le futur, plus nous
devons mettre de l’énergie à suivre ce qui se passe réellement, et surtout ce
qui pourrait rendre nos prévisions obsolètes.
- Très exactement. C’est un travail lourd et difficile. Et il ne s’agit
pas de le laisser uniquement entre les mains des patrons de pays. En effet,
sinon chacun aura beau jeu de vous expliquer qu’il n’est plus tenu par les
prévisions faites, car elles sont caduques. C’est à vous de mener avec eux ce
travail, et de piloter le suivi des cygnes noirs. »
5 déc. 2011
NOUS VOULONS SUPPRIMER LE TEMPS, COMME NOUS AVONS SUPPRIMÉ LES DISTANCES
Tu es quand ?
Extrait des Mers de l’incertitude
Extrait des Mers de l’incertitude
J’en
arrive à penser qu’après avoir comprimé l’espace, nous n’acceptons pas de ne pas
réussir à comprimer le temps. Depuis deux siècles, les distances physiques ont
été progressivement presque supprimées. Avec la découverte de l’énergie et du
moteur à explosion, l’espace physique s’est progressivement contracté. Il n’y a
pas si longtemps, quitter son village était le début de l’exil, et on mourrait
à une encablure de là où on était né. Tout voyage était une aventure, changer
de continent, une exception. Aujourd’hui le transport aérien, les trains à
grande vitesse et les infrastructures routières ont tout bouleversé. On ne
parle plus en kilomètres, mais en temps : Lyon n’est plus à 450 km de Paris,
mais à deux heures. Ambivalence entre espace et temps…
Depuis vingt
ans, et surtout depuis dix ans, les technologies de l’information sont venues
dynamiter l’espace : les kilomètres n’existent plus et je peux parler à mon
voisin numérique sans même savoir où il est. D’ailleurs, la première question
posée au téléphone est maintenant : « Tu es où ? ». L’espace physique c’est
comme effondré sur lui-même, comme si nous n’occupions tous plus qu’un seul
point, un seul lieu. « D’où êtes-vous ?
(…) Sans ici, plus de moi, voilà de quoi les grognons prennent peur : de ne
plus exister, les pauvres, pour ne plus savoir où ils mettent les pieds. Comme
si je devais plonger dans un espace, comme s’il appartenait à un sous-ensemble qu’il
n’avait pas choisi. (…) Tu n’es que là d’où tu viens. Non, je suis qui je suis,
voilà tout. (…) L’espace sans distance implique un sans espace. (…) Nous
n’avons plus mal à l’espace ; D’où êtes-vous ? De n’importe où ? (…) Je
navigue. Qui êtes-vous ? Je fluctue, percole et ne suis pas. Comme tous, j’habite
le monde et son temps. »1.
Par
contre, inutile de demander à son correspondant : « Tu es quand ? », car tout
se passe en direct. Avant, sur une lettre, il fallait spécifier la date à
laquelle elle avait été écrite. Aujourd’hui l’écrit voyage à la vitesse de la lumière.
Non seulement, l’espace n’existe plus, mais nous sommes tous synchrones.
A cet
effondrement de la distance, à cette synchronicité de la communication, répond
en écho une demande de voir le temps s’accélérer : nous supportons de moins en
moins d’attendre. Nous acceptons de moins en moins que ce qui est immédiatement
accessible virtuellement ne le soit pas physiquement, et nous confondons
agitation et mouvement réel. Régis Debray a expliqué en quoi l’accélération des
échanges n’accélérait pas la transmission des savoirs : « Peut-on jouer à la fois de l’espace et du temps ? Société de
transmission ou de société de communication ? (…) Le temps de formation ne peut
pas être comprimé. Je peux connaître instantanément ce qui se passe à Moscou,
mais je ne sais pas apprendre le russe ni comprendre à partir du point de vue
russe plus vite qu’avant. Il y a de l’incompressible dont on aimerait se
débarrasser. On fait des digests, on voudrait avoir des « pilules » pour
apprendre le russe. (…) Poser la question « d’où viens-tu » serait déplacé.
2000, c’est l’an zéro. On zappe, on coupe tout ce qui dure. L’économie de
marché est un happening. Le sport est une flamboyance sans restes une religion
sans mémoire, spasme participatif, une intensité sans souvenir et sans
perspective. »2
(1)
Michel Serres, Hominescence
(2)
Régis Debray, Conférence "Communiquer
moins, transmettre plus" prononcée le 4 décembre 2000 à la Bibliothèque
Nationale de France
2 déc. 2011
VA-T-IL FALLOIR CHOISIR ENTRE ÊTRE CONNECTÉ ET AVOIR DES ENFANTS ?
Le Wi-Fi tuerait les spermatozoïdes
Selon un article paru hier, le 1er décembre dans le Monde.fr, le Wi-Fi serait susceptible de tuer des spermatozoïdes.
Cet article citait le docteur Conrado Avendano qui disait que "nos données suggèrent que l'utilisation
d'un ordinateur portable connecté à l'Internet sans fil et positionné près des
organes reproducteurs masculins peut réduire la qualité du sperme humain".
Ciel, quelle nouvelle !
Que va devenir l’humanité, prise
entre son besoin de se reproduire, et son désir sans cesse renouvelé d’être
constamment connectée ?
Certes, nous pourrions revenir
aux bons vieux câbles qui reliaient nos ordinateurs au réseau. Mais qui en a
envie, et qui se sent capable d’une telle régression ?
Restent évidemment les téléphones
portables qui, depuis qu’ils se sont smartphonisés et iPhonisés, nous
permettent de surfer confortablement. Mais alors, ce sont les antennes et leurs
rayonnements qui nous guettent…
J’en étais là de mon plongeon
dans ce désespoir numérique, quand la lecture de la fin de l’article vint
m’apporter une lueur d’espoir, ou du moins une rémission avant l’enfer de la
déconnexion.
En effet, pour l’instant, les
tests ont été faits non pas sur « de
vrais hommes et des ordinateurs posés sur leurs vrais genoux », mais
sur des spermatozoïdes placés sous un ordinateur connecté au Wi-Fi.
Tous les espoirs restent donc
permis, car, après tout, comment être sûr que les spermatozoïdes ont été tués
de l’exposition au Wi-Fi ? Peut-être étaient-ils simplement nostalgiques
de ces organes génitaux perdus et ont-ils procédé à un suicide collectif ?
A suivre de près en tout cas.
Je ne manquerai pas de vous tenir
au courant si je trouve de nouvelles informations, et vous remercie de faire de
même. Restons solidaires, tant que nous sommes encore connectés…
1 déc. 2011
UNE ENTREPRISE ÉMERGE ET RÉUSSIT GRÂCE À SES LANGAGES
Bien diriger c’est savoir faire les bons jeux de mots
Finalement la
réussite d’une entreprise est largement affaire de langages :
- Disposer d’un langage propre qui va la cimenter, élaborer progressivement sa culture et la faire perdurer en tant qu’entité qui transcende tout ce qui la compose, et qui ne fait qu’entrer et sortir,
- Capacité à élaborer une vision du cours des choses, pertinente et perpétuellement réactualisée, de ce qu’elle fait et de comment cela s’insère dans les systèmes dans lesquels elle s’insère,
- Permettre des collaborations provisoires et limitées qui accélèrent les projets, autorisent et soutiennent des essors individuels, et apportent de la vie au travers de processus de vies et de morts locaux
Diriger une entreprise, surtout si sa taille est grande, son histoire
longue et sa présence mondiale, c’est donc d’abord agir sur les langages pour
assurer l’émergence d’un tout vivant, réactif et pérenne :
-
Ajouter de nouveaux mots pour
faciliter la prise en compte de nouveaux concepts,
-
Changer la grammaire pour
développer de nouvelles collaborations,
-
Élaborer et diffuser de nouveaux
langages pour entreprendre des transformations profondes
Diriger, c’est donc
jouer sur et avec les mots.
Qui est conscient
qu’un bon manager est celui qui sait faire les bons jeux de mots ?
30 nov. 2011
NOTRE MONDE ÉMERGE GRÂCE À NOS LANGAGES
La vie est largement un jeu de mots
Comme je l’ai indiqué dans mes
deux derniers articles1, les langages ne sont pas des véhicules
neutres de communication, ce sont au travers de quoi tout se construit, à la
fois l’individuel et le collectif :
- Pour chaque individu : sans langage, pas de pensée personnelle, pas de capacité à réunir des informations dans un tout cohérent, pas d’élaborations de scénarios d’action, pas de projections dans le futur… et donc pas d’individu, mais juste une juxtaposition et une succession d’actes incohérents.
- Pour chaque collectivité : sans langage, pas d’échanges entre ses composantes, pas de scenario pour le futur, pas de processus de décision, pas d’actions cohérentes… et donc pas de collectivité, mais juste une collection d’individus.
Ainsi les langages ont joué un rôle clé dans les processus d’émergence qui ont fait naître notre individualité à partir des éléments qui nous composent. C’est aussi par eux que les collectivités auxquelles nous participons, nous dépassent et développent des propriétés propres.
Enlevez tout langage aux fourmis ou aux abeilles, et vous n’aurez ni
fourmilière, ni ruche2.
Les langages sont les ciments indispensables à l’émergence de chacun de
nous et du monde que nous créons et nous habitons.
Jouer sur les mots, est donc au cœur du vivant, et l’on peut donc se dire
que la vie est d’abord un jeu de mots !
Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que l’on associe Dieu au Verbe et à la
parole…
(1) voir « Je parle donc je suis » et « Je pense au travers de mes langages »
29 nov. 2011
JE PENSE AU TRAVERS DE MES LANGAGES
Grâce à nos langages, nous interprétons le monde dans lequel nous vivons
Extrait des Mers de l’incertitude
Le premier langage est celui de
notre langue et de ses mots. Mais ce n'est pas le seul qui peuple notre cerveau
: les mathématiques ou le jeu d'échecs sont aussi des langages. Là où le
profane ne voit que des assemblages de lettres, de chiffres et de symboles, le
mathématicien lit le problème et architecture des solutions ; là où le débutant
ne voit que des pièces juxtaposées sur un échiquier, le joueur averti voit des
configurations avec lesquels il va construire des stratégies.
Si l’on présente à un joueur
d’échec averti des pièces correspondant à une partie réellement jouée, il lit
la configuration, la mémorise très rapidement, et pourra la reproduire sans se
tromper. Si les pièces sont posées au hasard, il ne verra plus de configuration
et aura autant de difficulté qu’un débutant à se souvenir de la localisation
des pièces. De même un Chinois, face à un texte écrit en mandarin, lit les
caractères, là où je ne vois que des traits que je suis incapable de
reproduire. Si ces caractères étaient des traits faits au hasard, il se
retrouverait dans la même situation que moi.
Ainsi, avec nos langages, nous
lisons la situation présente et l'enrichissons de notre expérience tirée de
notre passé. De tout ceci, naissent nos interprétations, mélanges du passé
recomposé, du présent perçu et du futur imaginé, toutes intimement liées à
chaque individu car elles reposent d'abord sur l'histoire personnelle (tant
dans sa partie réellement vécue que dans tout l'imaginaire associé), sur les
déformations de la mémoire et sur l'analyse de la situation présente, sans
parler de la perception que chacun peut avoir du futur. On n'est donc pas près
de pouvoir modéliser et prévoir des interprétations individuelles !
Qu'en est-il de la communication
entre individus ? Pour faire court, communiquer est un objectif impossible !
Vous êtes surpris par ma formulation, vous pensez que j'exagère… Je ne crois
vraiment pas. Quand vous voulez exprimer quelque chose, quoi que ce soit, vous
employez des mots qui correspondent, pour vous, au sens que vous voulez donner.
Pour cela, vous vous référez à votre mémoire et à la compréhension que vous
avez de ce que vous voulez dire. Celui qui reçoit votre message, l'interprète,
lui, à partir de son histoire, son expérience et l'ensemble de ses ressorts
émotionnels propres. Les deux sont, sauf en cas d'histoire commune longue et
dense, structurellement différents.
Comment arrivons-nous alors à
communiquer ? Par l'existence d'usages et de règles collectives qui ont
construit progressivement des sens communs. Par des ajustements progressifs et
aussi beaucoup grâce à la communication non verbale : celle-ci ne passe plus
par les mots, mais sollicite essentiellement les neurones miroirs qui nous
permettent de « lire l'autre »
L’entreprise, elle aussi, se
nourrit d’interprétations. Comme pour un individu, elles reposent sur la
mémoire et des langages. Les langages sont essentiellement ceux des mots, mais
pas seulement : chaque population technique a son propre langage qui est un de
ses vecteurs d’efficacité. Les mots eux-mêmes dans une grande entreprise
relèvent des langues multiples : même s’il existe toujours une langue dominante
qui sert de support à la communication collective, cela suppose pour bon nombre
un double effort de traduction.
On a ainsi des langages multiples
et donc autant de traductions qui sont des risques d’incompréhension et
d’erreurs. Pour faire court, et m’exprimer en langage populaire : « Ce n’est
pas gagné ! »...
Comment franchir ces obstacles en
entreprise ? Un des leviers est la construction d’une culture commune,
c’est-à-dire d’un langage commun. Ce langage va reposer sur un ensemble de
signes verbaux et non verbaux qui seront des raccourcis permettant à chacun
d’échanger et de construire une compréhension commune face à une situation
donnée. Établir une telle culture ne se fait pas en un jour, la comprendre et
la parler ne s’apprend ni dans les manuels de management, ni dans les tableurs
Excel.
28 nov. 2011
JE PARLE, DONC JE SUIS
Transformer, c’est modifier un langage
Extrait
de Neuromanagement
Un
établissement financier avait décidé de transformer son organisation France. L’entreprise était
classiquement structurée en directions
régionales regroupant les agences. Ces dernières faisaient marginalement de l’accueil physique
et majoritairement du contact
téléphonique, et étaient « propriétaires » d’un
portefeuille clients, ceux qui habitaient sur son territoire. Dans la nouvelle organisation, elles ont été
maintenues, mais aucun portefeuille
clients ne leur était plus rattaché : les appels téléphoniques étaient gérés par un système central qui les
routait en fonction des disponibilités
locales et de quelques critères de priorité.
C’était un changement extrêmement important non
seulement sur le plan technique, mais aussi sur le plan du management puisque le rôle et le métier de chaque agent
se trouvaient modifiés en perdant sa
dimension géographique. Dans un changement
de cette ampleur, le rôle de la Direction - et singulièrement des Directeurs Régionaux - est essentiel pour
indiquer la cible et accompagner le
mouvement. Or le métier même du Directeur
Régional était profondément changé, puisqu’il n’était plus, lui aussi, responsable géographiquement
des clients. Le maintien du nom « Directeur
Régional » a été un facteur de confusion
et n’a pas indiqué la portée du changement, puisque le mot de « Régional » a été maintenu. Une
appellation comme « Directeur Délégué »
aurait été préférable. On a constaté, au
bout d’un an, que la plupart des Directeurs Régionaux ne portaient pas la nouvelle réforme et que l’organisation
commerciale avait du mal à se
l’approprier. Le maintien du nom n’a pas été
à lui seul la cause de ses difficultés, mais il y a contribué : le langage
interne était en contradiction avec l’objectif.
La
culture dominante de ce groupe pétrolier était industrielle, aussi la distribution avait été pensée
jusqu’alors plus comme une activité de
logistique, dont le rôle principal était d’acheminer efficacement le carburant jusqu’au client
final, que comme le lieu d’un service
pour des clients. Le mot marketing ne faisait pas du tout partie de la culture. Logiquement
l’entreprise ne parlait jamais de « part
de marché » mais de « quota ». Comment était-il
possible de passer à une approche marketing, à une analyse de la concurrence et à une orientation client
réelle tant que l’on voyait le monde via
des « quotas » ? Une des actions entreprises
a donc été, en parallèle de la réorganisation, la modification de ce point de vocabulaire. Ce changement n’a
pas été facile, car tout le monde en
interne avait l’habitude d’utiliser le mot
quota. Cela a pris plusieurs années. Inertie des comportements humains.
Au
début des années 90, l’entreprise Treca, spécialiste de matelas, s’est lancée avec retard dans le
latex. Au-delà des raisons «
rationnelles », le nom même de l’entreprise avait été un frein : Treca est un raccourci pour «
Tréfileries câbleries ». Le nom était
lié à l’existence de ressorts à l’intérieur du matelas, ressorts qui étaient faits à partir des
câbles métalliques. Ainsi la présence de
ressorts faisait partie de l’identité d’origine de l’entreprise. Passer au latex, c’était pour cette entreprise
quasiment « tuer le père ». Ce fut
forcément difficile…
Pendant
longtemps, L’Oréal a parlé de « déterminisme du
succès » en faisant référence au fait que tout succès réalisé en un lieu quelconque n’avait pas de raison a
priori de ne pas pouvoir être généralisé
à l’ensemble de l’entreprise. C’est un élément
essentiel et explicatif de la logique interne de l’entreprise. Cette expression était décryptée en interne, mais
n’était pas directement compréhensible
de l’extérieur. La répétition régulière de
l’expression amenait chacun à mettre en œuvre ce principe.
Enfin,
quand Michel Bon a voulu redynamiser France
Telecom au milieu des années 90, il a résumé ceci à travers une expression « le delta minutes » : il
s’agissait d’indiquer à tous qu’il y
avait encore des réservoirs de croissance en France en matière de consommation de téléphone.
Cette expression est devenue centrale
dans toute l’entreprise et a fédéré les énergies pour relancer alors effectivement le
téléphone fixe. Elle a fonctionné car,
dans une culture fortement technique, le mot
« delta » était compris et relayé. Avec le développement des offres au forfait, l’approche a depuis lors
évolué.
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